Les mauvais genres de la littérature et comment combattre l'élitisme littéraire

 
Loreleï

Intro

Romance, polar, science-fiction, littératures de l’imaginaire, autant de genres qui peinent ou ont peiné à trouver leurs lettres de noblesse, au sein du grand public, de la presse ou encore des prix littéraires. Demeure cette classification des genres, ces clivages, entre la littérature blanche, aussi dit littérature « contemporaine » ou « réaliste » et la littérature de genre. Ainsi, il existerait une littérature « noble », « exigeante », de « qualité », qui s’opposerait à une « sous littérature ». Et gare à vous si vous avez le malheur d’en lire ou d’en écrire, on vous incitera gentiment à vous intéresser à autre chose, ou à grandir un peu. Poser le constat du snobisme littéraire, c’est une chose. Mais pour le contrer (autrement qu’en assommant à coup de Dune tante Huguette qui nous suggère de la « vraie littérature ») encore faut-il comprendre les origines de ce mépris. 

 

Les origines des genres littéraires 

L’accessibilité de la littérature à un plus large public, aussi que l’essor du nombre de publications, entraine la nécessité de classifier les genres littéraires pour mieux s’y retrouver, autant au sein d’une bibliothèque que dans les rayonnages des libraires. Un genre, quant à lui, se construit autour d’œuvres phares, qui reprennent chacune un certain nombre de poncifs, permettant leur identification. La codification de la littérature répond donc à un besoin de repère, tant pour les lecteurs que pour les auteurs. 

Toutefois, cette approche est aujourd’hui vivement contestée. Nous l’avons dit, une œuvre se classe en fonction d’un certain nombre d’archétypes liés à un genre littéraire.  Mais à l’heure où nombre d’auteurs et autrices s’amusent à contourner à mêler les genres, et contourner leurs codes, pour échapper aux clichés engendrés par la surutilisation de ces archétypes, la classification par genre peut montrer ses limites. Enfin, la définition même des genres est fluctuant puisqu’il n’est pas rare que des œuvres majeures de certains genres en métamorphosent les lignes en s’affranchissant  des codes ou en amenant des nouveaux.  

À l’heure actuelle, on remarque une volonté de dépasser les barrières imposées par le genre littéraire, que ce soit pour expérimenter ou pour jouer des caractéristiques de chacun. Pourtant, en dépit de ce décloisonnement littéraire, le mépris rattaché à certains genres demeure. 

Le roman, premier mal aimé littéraire 

La valorisation d’un genre au dépens d’un autre n’est pas un phénomène inédit, puisqu’au XVIIe déjà, les romans, aujourd’hui considérés comme nobles et valorisés, étaient perçus comme une sous littérature, conduisant des auteurs tels que Madame de Lafayette à recourir à un nom d’emprunt. Cette réticence envers le roman s’explique par un simple facteur : leur accessibilité. En effet, l’émergence du roman, ou encore, du romanesque, fut rendue possible par l’essor de l’imprimerie qui permettait une plus large diffusion des œuvres. Ces romans, plus accessibles, étaient écrits en langue romane (d’où le terme roman) qui les distinguait alors des œuvres de référence, alors écrites en latin. 

Auparavant, la littérature, peu accessible tant dans sa langue que dans son coût, se destinait uniquement à une toute frange de noblesse. Or, les romans, eux, visaient un public plus large (toute proportion gardée). Un public déjà qualifié de façon péjorative de « populaire », amenant les détenteurs de savoir, retissant à rendre ce dernier accessible, à mépriser du coût le genre romanesque. snobisme social, donc, avant d’être littéraire.

La mauvaise réputation de la littérature de genre 

C’est en raison de son caractère nouveau et populaire que le roman est méprisé. Deux caractéristiques qui peuvent s’appliquer aux genres de l’imaginaire, du polar, de la romance, et expliquent en partie leur « mauvaise » réputation. Dès les années 1950 se creuse un fossé entre la littérature dite populaire, et les autres, fossilisant notamment les genres de l’imaginaire, du polar, et de la jeunesse en tant que sous-genre littéraire. 

Nous pouvons toutefois avancer quelques éléments explicatifs à la méprise de la SFFF comme l’importance des modes littéraires dans l’opinion publique, ou encore la surabondance des littératures de science-fiction dans les années 70, entrainant une certaine redondance du genre.

En effet, la science-fiction est, selon les sondages, le genre de l’imaginaire touchant le moins de lecteurs (dix fois moins que le roman policier). En cause ? Une image encore très « populaire », des caractéristiques scientifiques jugées trop hermétiques, qui peuvent effrayer et rebuter, et des thématiques parfois rattrapées par l’actualité, ce qui leur fait perdre un certain intérêt. De plus, ce genre conserve la réputation de s’adresser majoritairement à des lecteurs  à une époque où la majorité des lecteurs sont… des lectrices. 

Mais la SF n’est évidemment pas le seul genre boudé. Genre très en vogue, et pas si différent de la SF dans sa volonté de nous questionner sur les aspects les plus sombres de la société, le polar a lui aussi peiné à trouver ses lettres de noblesse. C’était un genre dont un se défiait. Qualifié de vulgaire, d’irrévérencieux, de violent, le polar a longtemps été perçu comme une littérature facile, à l’écriture et au style simpliste. Et ceux qui véhiculent, aujourd’hui encore, ce genre de préjugés ne se sont certainement jamais essayé à l’élaboration d’une intrigue de polar tenant la route. 

Si nous prenons l’exemple des littératures de l’imaginaire de façon plus globale, le constat est similaire. En dépit de son succès en libraire, des nombreuses adaptations qu’elle propose, et de la richesse de ses univers et auteurs, la littérature de l’imaginaire est la grande absente des prix littéraires. Situées dans un secteur de niche, elles cristallisent en effet un certain nombre d’idées reçues et peinent à acquérir leurs lettres de noblesse, en particulier lorsqu’elles s’adressent à un public adulte.

Elles ne sont cependant plus les premières que l’on montre du doigt. Les ont remplacés des genres comme le Young Adult et la Romance, qui sont aujourd’hui les nouveaux malmenés de la cour de récréation littéraire. En dépit de son succès, la Romance reste pour certains une littérature « féminine » dans le sens le plus péjoratif du terme, et se limiterait à des intrigues et un style insipide. Et si l’essor du genre, amenant son lot de mauvaises publications, peut donner une piste d’explication, on ne peut nier que le sexisme et la misogynie ambiante du monde littéraire et éditorial ne sont pas étrangers à ce mépris. 


 

Comment répondre au snobisme littéraire 

C’est par sa « nouveauté » et son caractère « populaire » que la littérature de genre, quel qu’il soit, devient la source du snobisme littéraire. Un snobisme, qui, rappelons-le, est avant tout social avant d’être littéraire, mais qui s’explique aussi par deux facteurs. Le premier, c’est que ces littératures font rarement l’objet de critiques, ou d’études (puisqu’elles sont récentes et boudées) à l’inverse des œuvres de références que l’on a tous et toutes étudiées à l’école.

Si vous êtes face à du snobisme littéraire, la première des choses que je vous conseille, et que je vous conseille très sincèrement, est de ne pas faire cas des propos tenus. La personne s’exprime au mieux par méconnaissance, au pire, par mépris, et dans un cas comme dans l’autre, cela ne doit pas altérer le plaisir que vous éprouvez à lire ou à écrire un genre donné. Ni même altérer l’image que vous vous faites de vous-même ou de votre travail. 

Vous pouvez opter ensuite pour une rapide remise en contexte, et en place, si vous vous en sentez le temps et l’envie, ou simplement arguer que lire / écrire de la littérature de genre vous fait plaisir. Ce qui, rappelons-le, est une raison suffisante, et se passe de toute autre justification. 

Parce que oui, la lecture, l’écriture, sont des pratiques avant tout personnelles, censées nous apporter enrichissement et plaisir.

 

Cela dit, si vous sentez que la personne en face de vous est ouverte à la discussion, pourquoi ne pas en profiter pour aborder le sujet ? Lui expliquer, calmement il s’entend, ce que vous appréciez dans tels ou tels genres, et pourquoi certains préjugés sont infondés ? Avec un peu de chance, cela permettra un beau moment de partages, et de découvertes littéraires. 

Au sein des personnes assurant détester la science-fiction, certains  admettent ne jamais en avoir lu, se raccrochant ainsi uniquement à une image de la science-fiction héritée de certains blockbusters*. C’est en déconstruisant mes stéréotypes, que j’ai découvert à l’âge de quinze ans,  sous les conseils d’un proche, l’œuvre du Cycle de Dune, véritable monument de la science-fiction. 

Et si vous cherchez de bons ouvrages de référence, je vous recommande Les 100 raisons d’aimer les littératures de l’imaginaire, paru aux indés de l’imaginaire, ainsi que La science-fiction à l’usage de ceux qui ne l’aiment pas de Christian Grenier. 

Conclusion

Les genres dits « populaires » n’ont aucune difficulté à trouver leur public, mais c’est cette même popularité qui leur sera reprochée. En dépit de leur succès et de leurs poids commerciaux, la littérature de genre reste aujourd’hui mal considérée. Une hypocrisie nourrie par une industrie éditoriale vieillissante, qui, fort de ses préjugés et de son mépris, n’hésite pas à classer certains romans SF ou Polars à succès en « littérature générale » enfin de ne surtout pas reconnaitre le succès du genre, mais également de mieux vendre. Et si certains auteurs assument pleinement l’étiquette populaire, comme c’est le cas de Stephen King qui le revendique d’autres auteurs et lecteurs cherchent à s’en libérer. 

Il nous est tous arrivé, à, nous lecteurs et auteurs, de taquiner un proche au sujet de ses goûts littéraires, musicaux, vidéoludiques ; il est important de prendre conscience de cette forme de snobisme afin de ne plus l’entretenir

 

Sources :

  • BESSARD-BANQUY, Olivier. L’industrie des lettres. Paris : Pocket, coll. « Agora », 2012, 544 p. 

  • BERTHELOT, Francis et CLERMONT, Philippe. Colloque de Cerisy : Science-fiction et imaginaires contemporains. Paris : Bragelonne, 2007. 

  • GRENIER, Christian. La Science-fiction à l'usage de ceux qui ne l'aiment pas. Paris :  Du Sorbier, coll. « La Littérature jeunesse, pour qui, pour quoi ? », 2003, 160 p. 


Lorelei