Inspiration et confinement :

un conflit inattendu

 

MEGHAN COUEDOR

17 mars 2020. Le glas tant attendu pour la majorité des auteurs clandestins retentit. Du temps, du temps qui s'étend à l'infini. Tout s'arrête. Il n'y a plus que la couette, le canapé, la télévision, l'ordinateur, les livres inachevés qui prennent la poussière sur les étagères, des mugs fumants sur la table basse. Nous sommes confinés. Il y a dans ce mot une excitation insaisissable, probablement par sa nouveauté. Toutes les écoles sont fermées, les rues se vident, le monde suspend son souffle. 

Quoi de mieux pour un artiste que l'aventure ? La perspective d'une cassure dans la routine morne de l'hiver. Une nouveauté soudaine, transcendante. Mon cerveau fume déjà, débordant de mots nouveaux. Et puis, je vais enfin avoir le temps d'écrire. Dans mon ancienne chambre d'ado chez mes parents, récemment transformée en chambre d'ami quand je suis partie faire mes études supérieures, ma peau transpire la créativité. Je regarde la fenêtre encadrée de ses rideaux rouges et je sais déjà comment je vais agencer ce nouveau coin de travail, qui va voir naître mon nouveau roman. Je fulmine d'excitation. J'ai rêvé pendant tellement longtemps d'avoir enfin du temps pour moi, pour créer et écrire. Me voilà servie.

Sauf que voilà, rien ne se passe comme prévu, évidemment. Comme tout nouvel événement, on se retrouve très rapidement face aux avantages … et aux inconvénients. Cette période va, en fin de compte, m'apprendre beaucoup sur les thèmes de l'inspiration, de la créativité, et, au milieu de tout ça, de la vie.

J'écris depuis que je suis toute petite. Mes études en littérature m'ont fait rencontrer des professionnels des métiers du livre, des écrivains et tant de personnes passionnées par la plume. J'ai appris au fil du temps qu'il n'y a pas qu'une seule écriture et pas qu'une seule manière d'écrire. Il y a ceux qui sont plutôt “livres réalistes” et d'autres plutôt “livres imaginaires”. Il y a ceux qui aiment écrire dans le brouhaha d'un café, sur le banc d'un parc ou enfermés dans leur chambre. Il y a ceux qui élaborent des centaines de plans et de fiches personnages, tandis que d'autres écrivent d'une traite sans se poser de questions. Il y a ceux qui corrigent au fur et à mesure, ceux qui corrigent à la fin.

Toute une ribambelle d'organisations différentes, dans un seul but : écrire. Créer. Imaginer. Rendre réelles ces fantastiques divagations de l'esprit qu'on appelle les rêves. Mais écrire un projet, et surtout un livre, demande bien plus que ça.

Une semaine après l'annonce du confinement, je me retrouve sur ma table de travail tout juste installée. J'ai allumé mes bougies, la lumière est tamisée et idéale pour que l'inspiration me vienne et ruisselle.

Mais, très vite, je me rends compte que rien ne vient. Rien. Je panique. Le syndrome de la page blanche ? Non. Les mots me viennent, mais ils ne me satisfont pas. Je veux tout recommencer, tout jeter par la fenêtre, tout abandonner. Je me retrouve soudain à lutter contre moi-même, avec un intérieur que je découvre soudain en proie à une agitation pour le moins inattendue. Que m'arrive-t-il ?

Après quelques jours de débats intérieurs, je me confie lors de ma thérapie. Je suis contrariée. Je n'arrive à rien. Pourtant, pour la première et probablement la dernière fois de ma vie, j'ai l'occasion de me poser devant mon manuscrit sans aucun engagement extérieur. Je suis chez mes parents. Pas de travail, pas de réveil, pas de rendez-vous improvisé. Plus de contrainte. Juste l'écriture, comme je le voulais. Un rêve. Et pourtant, à ce moment-là, un vrai cauchemar... 

Ce blocage me turlupine. Sur les réseaux sociaux, je publie un sondage : « Est-ce que pour vous aussi le confinement nuit à votre créativité ? » Les réponses sont à 50% « Oui » et 50% « Non ». Me voilà bien avancée.

Et puis, le confinement continue de se dérouler dans son silence déroutant. C'est peut être ça qui me gêne : le silence ? Je ne vois plus personne, je suis livrée à moi-même. Je suis en proie à mes pensées, à mes angoisses, à mes peurs. Mon cerveau tourne à plein régime sur les mêmes tourments, comme une vieille machine qui rame et qu'on arrive plus à éteindre. Je me pose des questions : j'ai tout ce que je voulais, je dispose de tout le temps et de la disponibilité qu'il me faut pour écrire. J'ai une grande pièce pour m'isoler quand je veux. Je peux passer des heures à écrire sans que rien ne vienne me déranger.

Et puis, soudain je me rends compte, comme une illumination, une ampoule qui s'allume au-dessus de ma tête, que l'imagination et l'inspiration fluctuent en fonction des humeurs, des périodes et des circonstances.

Nous ne sommes pas humains pour rien : nous ressentons et nous avons la possibilité de rationaliser nos émotions. Je ne peux pas tout contrôler. Ni le temps, ni l'inspiration. En fait, je ne suis pas une machine à écrire. Il aura fallu un confinement pour m'en rendre compte.

Et je me rends compte aussi que, si j'ai besoin de m'isoler seule pour écrire et laisser mon imagination divaguer, ce n'est pas uniquement là qu'elle est à l’œuvre. Écrire, c'est, quelque part, chercher à cerner le sens de la vie et de la réalité. C'est dépeindre le monde à notre manière et le transmettre aux autres. Les autres. Mais je ne vois plus personne. Mon imagination ne fonctionne plus, parce que mon inspiration est vide. Vide des autres. Je ne bouge plus, je ne rencontre plus, je ne vis plus. En fin de compte, c'est ça : l'imagination se nourrit de la vie. Elle l'observe, la ressent, l’interprète. Et puis on la couche sur le papier.

Le confinement est-il donc un frein à l'imagination ? Cette pandémie est-elle une tueuse de culture ? Beaucoup diront que oui, et d'autres que non. Certains y voient une déchéance des sens, un repli sur soi et une tendance nouvelle à l'insensibilité. D'autres au contraire y voient de nouveaux tremplins d'inspirations et d'innovations. Je ne doute pas que certains ont réussi à combler ces nuits vides et silencieuses avec une ribambelle de mots nouveaux.

Moi, je me suis surtout rendu compte que cette période d'introspection m'a appris encore de nouvelles choses sur moi-même et sur ma manière de fonctionner. Sur ma propre manière de créer et d'écrire.

Vous me direz peut-être : ce qu'elle dit là, tout le monde le vit même en dehors du confinement. Que le syndrome de la page blanche ou le manque d'inspiration, ça n'arrive pas que lors d'une pandémie. C'est vrai. Mais cette pandémie nous a quelque part obligés à nous isoler des autres, à nous retrouver peut-être réellement pour la première fois avec nous-même. Seuls avec nos pensées, nos envies, nos rêves inachevés, nos frustrations. Nombreux sont ceux qui ont changé leur mode de vie ou leur regard sur le monde. Nous avons, chacun à notre manière, été touchés par l'isolement de la Covid-19.

Pour moi, il a été nécessaire pour comprendre enfin que l'inspiration n'est pas sur commande. Que l'écriture est un art comme les autres. Qu'on ne peut pas nécessairement créer tous les jours entre 8h et 10h du matin. Mais, dans une société qui fonctionne à la vitesse de la lumière et qui nous demande sans cesse le dépassement de nous-même et de nos limites, c'est quand même difficile à intégrer. Je me suis rendu compte que je voulais aussi contrôler mon propre cerveau et ma propre imagination. Un combat perdu d'avance … parce que c'est impossible.

Au fil des semaines, j'ai trouvé les réponses à ces questions nouvelles. Mes perspectives sur mon écriture, que je considérais comme acquises, ont été complètement remises en question. J'ai cherché, questionné, travaillé, et j'ai déniché le maître mot : le lâcher-prise.

Un mot très à la mode ces dernières années. On en écrit des articles, des thèses, des livres… Mais c'est quoi, le lâcher-prise ? Si encore aujourd'hui je n'ai pas trouvé la recette miracle pour atteindre cet état de conscience, je pense que le lâcher-prise, c'est avant tout abandonner totalement le contrôle de soi et se faire confiance. Je ne suis pas productive aujourd'hui, et alors ? Je n'ai plus d'inspiration… est-ce si grave ?

Non, ce n'est pas si grave. Mais le manque de productivité vient à l'encontre de notre éducation. On nous a souvent appris que, si on n’est pas capable de produire quelque chose en un claquement de doigts, alors c'est qu'on est mauvais. Qu'on est fainéant, qu'on est nul et capable de rien. Mais après tout, on s'en est bien rendu compte : lors de cette pandémie mondiale, nous avons tous été obligés de ralentir nos quotidiens, voire de nous arrêter. Le monde n'a pas pour autant cessé de tourner. Et nous sommes toujours là. 

 

 

En moins de dix mois, j'ai réussi à écrire mon premier roman. J'ai appris grâce à ce confinement à non seulement me recentrer sur moi-même, mais aussi à remettre en question certaines choses qui avaient tendance à me bloquer dans mon écriture.

Et grâce à mes conversations avec ma thérapeute sur le sujet – vous avez compris, elle m'a beaucoup aidée – j'ai mis en place plusieurs solutions pour me détacher de ces attentes castratrices envers moi-même. Au lieu de m'acharner à écrire pendant des heures, je me suis mise à écrire tout et n'importe quoi trente minutes par jour. Juste écrire. J'ai repris mon journal intime pour m'aider à laisser de nouveau mon imagination divaguer et laisser les mots couler tout seuls. J'ai appris à me refaire confiance. J'ai appris à accepter de ne pas délivrer tout de suite un texte parfait. J'ai appris à lâcher prise.

Aujourd'hui, je me sens libérée. Ce n'est pas grave de ne pas toujours avoir d'inspiration. Ce n'est pas grave de se sentir dépassé par les événements extérieurs. Ce n'est pas grave de ne pas avoir les mots pour tout. Et des fois, il faut juste un peu de temps avant de pouvoir les sortir. Le temps est un cadeau précieux : il mature, il prépare, il répare. Faisons-lui confiance.

Meghan Couedor