Suite française est une suite romanesque inachevée, écrite par Irène Némirovsky et publiée à titre posthume en 2004. Si j’ai choisi cette œuvre en particulier, c’est tout simplement parce que je l’ai lue et étudiée au lycée et qu’elle se place parfaitement dans le registre du roman historique. Elle aborde des thèmes autour de la Seconde Guerre Mondiale et de l’Occupation. Ce roman ne parle pas de la Shoah, mais plutôt des mois de chaos qui ont suivi la défaite de la France et la prise de pouvoir des Allemands. À travers cet article, je souhaite vous faire connaître ce roman qui marque un tournant dans les histoires de guerre.

Irène Némirovsky : une autrice oubliée

Irène Némirovsky est une autrice russe qui écrit en français. Elle est issue d’une famille juive et s’installe avec ses parents à Paris pendant la Révolution russe. Elle épouse un émigré russe juif, Michel Epstein, avec qui elle aura deux filles. Elle décède à Auschwitz en 1942 de maladie alors que son mari s’y fait assassiner. Leurs deux filles, Denise et Élizabeth, ont survécu à la Shoah, et dans les années 90, ont décidé de transmettre les écrits de leur mère à l’Institut Mémoire de l’édition contemporaine. C’est Denise qui s’occupe de la retranscription de Suite française et en permet l’édition en 2004.

 

Irène Némirosky et sa Suite Française ,

par Elodye H. Fredwell

Une vie mondaine

Malgré la fuite de sa famille à Paris, Irène n’est pas une enfant malheureuse. Elle a seize ans quand elle s’adapte à la vie mondaine française. Avant d’entrer à la Sorbonne, elle passait énormément de temps dans les cabarets, à boire du champagne et à flirter. C’est quand elle entre dans l’école parisienne qu’elle commence à écrire sur son temps libre. Elle développe alors un goût prononcé pour la satyre et l'autodérision tout en racontant des scènes de la vie quotidienne. Son premier roman, Le Malentendu, écrit en 1924, raconte par exemple l’histoire d’amour impossible entre une mondaine et un simple employé.

 

En 1925, elle écrit son best-seller, David Golder, alors qu’elle rencontre son mari. Après près de 4 ans d’écriture et de recherches, le roman sort et s’ensuit une adaptation cinématographique. Le succès est présent, le public aime l’histoire, très en vogue pour l’époque, d’un homme d’affaires qui part faire fortune à New-York. 

 

De nombreux autres textes viennent ensuite, plus personnels, où elle règle notamment ses comptes avec sa mère ou bien parle de sa propre famille à travers ses personnages. Si jusqu’ici elle écrivait pour le plaisir d’écrire, en 1932, son père meurt et elle n’hérite que d’une maigre fortune. Elle est donc obligée de continuer à être une autrice prolifique pour maintenir son niveau de vie qu’elle refuse de quitter. Elle commence à écrire pour la presse sans faire attention aux bords politiques des revues. C’est alors qu’elle est critiquée : les revues dans lesquelles elle publie sont antisémites et ne se le cachent pas, ce qui contraste avec ses origines.

Écrire pour vivre

Entre 1935 et 1942, elle publie 9 romans et 38 nouvelles, ce qui permet à la famille de subsister. Néanmoins, ses membres continuent de dépenser plus qu’ils ne gagnent et commencent à avoir de sacrés problèmes financiers. Évidemment, c’est aussi l’époque où la Seconde Guerre Mondiale est déclarée, où la xénophobie et le nazisme montent en France. L’autrice s’inquiète beaucoup : son statut d’immigrée russe et juive va poser problème, à un moment ou à un autre, elle en est totalement consciente. Elle et sa famille bénéficient alors de toutes sortes de protections : naturalisation, baptême puis protection de ses filles à Issy-l’Évêque, dans le Morvan. C’est en 1940 qu’elle commence véritablement l’histoire Suite française, avec comme idée principale l’envie d’imaginer une fresque de l’entre-deux-guerres. 

 

Irène continue d’écrire alors qu’elle vit en zone occupée. Néanmoins, ses livres ne peuvent plus être publiés : le nazisme censure ses œuvres. Elle craint ne jamais pouvoir terminer Suite française, sentant les difficultés arriver, et travaille d’arrache-pied pour fournir un plan détaillé de son œuvre, en espérant que quelqu’un la reprendrait plus tard. Le 13 juillet 1942, après qu’elle a protégé ses écrits chez son éditeur, elle et sa famille sont arrêtées. Elle meurt du typhus en août. Michel, quant à lui, confie une valise contenant les manuscrits de sa femme à leurs filles, à qui on doit les retranscriptions aujourd’hui.

L’oubli et la renaissance

Irène Némirovsky était donc une autrice très connue en France dans les années 30. Son roman David Golder a été un vrai best-seller dès sa sortie en 1929. Cependant, cela ne l’a pas empêchée d’être déportée avec sa famille. À la suite de sa disparition, elle a été complètement oubliée et ce n’est qu’avec la publication de Suite française qu’elle revient dans le paysage littéraire français, grâce à ses filles. Elle gagne le prix Renaudot à titre posthume et son roman est de nouveau adapté en 2014, sous la direction de Saul Dibb.

 

Un tournant dans le roman historique

Que raconte l’histoire de Suite française ? Cette fresque romanesque devait, à la base, comprendre 5 romans. Les deux premiers, Tempête en juin et Dolce, étaient aboutis, ce qui n’était pas le cas de Captivité, qui n’était qu’une ébauche. Les deux autres, dont les titres devaient initialement être Bataille et La Paix, étaient à l’état de projets.

 

Dans Tempête en juin, nous suivons plusieurs personnages de différents milieux sociaux et dont les chemins se croiseront pendant l’exode de France. Quant à Dolce, il raconte trois mois de quotidien d’un village français lors de l’Occupation. On y voit des personnages ancrés dans la résistance, mais également la collaboration ainsi qu’une histoire d’amour naissante entre une jeune bourgeoise française et un officier de la Wehrmacht.

 

D’après les critiques et les chercheurs, Suite française marque un tournant important dans les récits de guerre. Alors que de nombreux romans content l’horreur des camps ou des champs de bataille, que ce soit côté alliés ou côté ennemi, les histoires d’Irène Némirovsky s’appuient sur la vie civile. Ici, pas question du génocide juif, mais plutôt des mois de misère, de peur, de chaos qui suivent la défaite de la France. Ce changement de perspective développe un grand engouement chez les lecteurs, notamment pour se rendre compte de la vie à l’époque. Comme le souligne Denise Epsein : « Je pense également que les 25-35 ans veulent savoir comment leurs grands-parents ont vraiment vécu cette période. Les langues se délient maintenant que la plupart des témoins sont morts. Je suis persuadée que si j’avais fait éditer Suite française vingt ou trente ans plus tôt, il n’aurait pas suscité le même engouement. »

 

Ce qui contraste également avec d’autres récits de guerre, c’est le simultanéisme. Cette technique est choisie afin de raconter plusieurs histoires dans le même récit. Nous pouvons ainsi suivre quatre groupes distincts dans Tempête en juin :

  • les Péricand, une grande famille bourgeoise irréprochable ;

  • les Michaud, un couple modeste d’employés de banque ;

  • Gabriel Corte, un écrivain à succès ;

  • M. Langelet, pingre et individualiste.

Ce sont des personnages drastiquement différents, venant de milieux différents et qui se retrouvent confrontés à l’Occupation, obligés de fuir, de se cacher. Une multitude de personnages gravitent autour de ces groupes, ce qui enrichit drastiquement l’histoire et donne lieu à des anecdotes réalistes.

 

En résumé, cette œuvre est une page d’Histoire vivante, comme si nous, lecteurs, observions toutes ces scènes de vie depuis notre balcon. L’autrice exploite le contexte de l’époque pour en faire une histoire pleine de réalisme, notamment en vivant les premières bombes sur Paris, les Parisiens en déroute sur les chemins de France, les gens qui dorment dans leurs voitures, etc. C’est un roman sur la guerre sans qu’on ne la voie : la seule scène de bataille n’en est même pas vraiment une ! Il s’agit de soldats français qui luttent avec des bottes de paille contre les chars allemand. Rien de bien grandiose, comme on peut le voir dans d’autres œuvres.

 

Pour conclure, Suite française a une place importante dans l’Histoire de la Seconde Guerre Mondiale en France. Le récit a été écrit en 1940 et se passe à l’exact même moment. Il retranscrit, comme je l’ai évoqué, la vie sous l’Occupation et la vie des civils d’une façon tout à fait nouvelle. C’est une œuvre originale, qui marque un vrai tournant dans les romans historiques.

Sources :

Suite française, d’Irène Némivovsky, texte intégrale aux éditions Folio Plus Classiques, avec dossier de lecture par Lucile Sévin.

Elodye H. Fredwell
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