Mio
 
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Quelques rappels généraux

Commençons par définir une fois pour toutes ce qu’on va qualifier ici de « scène de crime », car elle peut prendre des formes très variées. Même si elle est exprimée au singulier, il peut s’agir de plusieurs endroits, tous les lieux où le crime a été commis, mais aussi l’état de ces lieux. Dans quels cas peut-il s’agir de plusieurs lieux, me demande-t-on ? Eh bien, imaginons par exemple qu’il y ait eu meurtre, puis que le cadavre soit déplacé dans un autre endroit. On a ici deux parties de scène de crime, toutes les deux très révélatrices, puisque l’une contient probablement des indices sur le déroulement du crime, et l’autre des indices sur l’intention du criminel – pourquoi placer le corps ici ? (souvent, pour cacher le premier lieu, ce qui montre que ce dernier est crucial à découvrir).

Il y a plusieurs éléments qu’il vaut mieux ne pas perdre de vue lorsqu’on élabore sa scène de crime. Premièrement, elle doit contenir des éléments et des indices qui seront expliqués à un moment ou à un autre de l’histoire. Deuxièmement, ces éléments ne sont pas toujours expliqués par le crime lui-même : la victime peut avoir déplacé des objets, ou des gens qui ont piétiné la scène sans être eux-mêmes les meurtriers peuvent y avoir volé des choses, etc. Le travail du détective – et, à travers lui, du lecteur – est d’arriver à relier les bonnes causes aux bons effets, ce qui est le plus ardu.

Surtout, et c’est ce qui me semble le plus important à rappeler, il faut penser à sa scène de crime en creux. Ce que je veux dire par là, c’est que les éléments qui y figurent sont aussi importants que les éléments qui n’y figurent pas. N’oublions pas que le meurtrier, et parfois d’autres personnages, pour des motivations diverses, ont aussi « mis en scène » les lieux. Ils peuvent en avoir enlevé des indices majeurs, mais aussi en avoir ajouté pour envoyer tout le monde sur une fausse piste ou piéger un autre personnage. Gardons bien en vue que, dans la majorité des cas, la scène de crime n’est pas une scène brute et vierge où tout est resté bien en place tel quel à l’instant t où le crime a été commis. Au contraire, il ne faut pas hésiter à jouer avec ça pour embrouiller encore plus facétieusement son détective – et son lecteur.

Voici donc un petit kit de scène de crime à monter soi-même, avec ses éléments essentiels que vous pouvez personnaliser à volonté.

  1. Prenez un décor

L’endroit où vous allez placer votre crime n’est pas anodin ou aléatoire. Il peut, d’une part, avoir une signification pour les personnages impliqués. De surcroît, il peut accuser l’un ou l’autre personnage plus facilement. La question de l’accès à ce lieu est souvent primordiale : est-ce un endroit fermé, et si oui, qui en a la clé ? L’endroit va souvent déterminer par qui le crime était réalisable. Veillez, bien sûr, à ce que le coupable ne soit pas la seule personne qui puisse s’y trouver, sinon c’est vite plié…

Il vaut mieux également que vous ayez en tête la disposition des lieux. Ceci vous permet, d’une part, de placer tous les éléments de votre scène de crime à des endroits logiques. N’hésitez jamais à faire un plan de votre scène en y indiquant tout ce qui s’y trouve, qu’il s’agisse de choses importantes ou non. Ne triez pas trop la description des lieux pour le lecteur, car c’est justement le but de dissimuler les vrais et faux indices parmi des éléments anodins.

C’est l’occasion de revenir sur les cas où vous avez justement plusieurs décors dans votre scène de crime. Pour ne pas réitérer l’exemple du corps déplacé, on peut aussi penser au cas où la victime est enlevée quelque part et retrouvée morte ailleurs. On se retrouve avec deux à trois lieux importants : celui du kidnapping, celui du meurtre et éventuellement celui où l’on retrouve le corps si ce n’est pas le même. Généralement, le détective commence par celui où se trouve le corps avant de remonter aux autres ; ou, dans d’autres cas, s’il a été alerté de l’enlèvement, le lieu de ce dernier sera le premier endroit qu’il visite. Ne perdez de vue aucun de ces lieux : ils ne sont pas anodins. Demandez-vous toujours : pourquoi ici ? Et si le corps est déplacé, c’est souvent lié au lieu, alors : pourquoi pas ici ?

 

      2. Ajoutez le corps

Parlons du corps, tiens. Déjà, le choix de la victime : là encore, rien d’aléatoire. Généralement, l’heureux élu, homme, femme ou enfant (cruels que vous êtes !) est au cœur du réseau d’intrigues que vous avez constitué pour votre histoire. Si l’on veut respecter la belle règle du roman policier classique qui veut qu’un maximum de personnages soit suspect, il faut que la victime soit bien choisie. Mais je dis victime : en réalité, il peut aussi y avoir plusieurs corps… ou aucun. Déjà, parce que votre crime peut aussi être un vol, ou une agression, ou une disparition, auxquels cas, il va de soi que vous n’avez pas de cadavre. Ensuite parce que le corps peut avoir été déplacé ou caché, comme indiqué plus haut. Il peut même parfois, comble de la facétie, être découvert puis… disparaître (c’est là qu’on commence vraiment à rigoler en général).

La disposition du corps est tout un enjeu en soi pour le criminel. S’il le laisse, il faut qu’il soit sûr d’avoir implanté de faux indices ou d’avoir un alibi en béton. Mais un certain nombre d’intrigues sont basées sur la capacité du criminel à faire disparaître le corps et par là la preuve même du crime. Ceux qui ont vu Breaking Bad vous vanteront peut-être les qualités dissolvantes de l’acide. Sinon, une option très aimée des romanciers et des cinéastes est la méthode Sweeney Todd : nomnomnom le corps. De préférence à faire manger à l’enquêteur, quand l’assassin se croit vraiment très malin. Bref, le jeter aux crocodiles, le brûler pour le rendre impossible à identifier, les solutions appétissantes ne manquent pas.

Quoiqu’il en soit, qu’il brille par sa présence ou son absence, le corps est au cœur de la scène de crime. Il permet en effet 1) d’établir qu’il y a bien eu crime ! 2) d’identifier la victime 3) d’identifier la cause de la mort et donc le mode opératoire du meurtrier. Très souvent, grâce aux analyses du médecin légiste, il permet également de dater approximativement l’heure du crime.

S’il y a bien un enseignement à tirer de la lecture de nombreux romans policiers, c’est que les assassins ont une panoplie d’armes quasi illimitée à leur disposition. Les favoris sont bien sûr les couteaux et autres armes blanches, le poison et les armes à feu. Mais en réalité, n’importe quel objet contondant ou tranchant peut faire l’affaire. Même un gigot, oui Roald Dahl c’est toi que je regarde, nomnomnom l’arme du crime. Ne choisissez pas au hasard, cependant : l’arme renseigne beaucoup sur la nature du meurtre. Par exemple, le poison est souvent la voie des préméditateurs, puisque cela implique de se l’être procuré en amont et de l’avoir fait absorber par la victime un certain temps avant la mort. C’est aussi une arme qui permet parfois de faire croire à une mort naturelle, au moins jusqu’à ce que les analyses toxicologiques la détectent – mais pour qu’il y ait analyse il faut qu’il y ait autopsie, donc suspicion de meurtre... De la même façon, les armes à feu servent parfois à maquiller les meurtres en suicide. Un objet contondant pourra donner un sentiment de spontanéité et de violence dans l’acte, et implique également un personnage suffisamment fort pour le manier de façon létale. Dans tous les cas, ne perdez jamais de vue la question de l’accès : comment le meurtrier a-t-il mis la main dessus, et qui d’autre pouvait le faire parmi les suspects ?

Il est capital de bien se renseigner sur les effets de l’arme choisie sur le corps, qu’il s’agisse des symptômes d’un poison bien précis ou des contusions laissées par des coups mortels. De même, les armes à feu laissent des traces de poudre et des impacts de balle à prendre en compte, et l’analyse balistique (qui étudie la trajectoire et la nature des munitions) est bien une discipline en soi.

 

     4. Saupoudrez d’indices

 

Vous voilà avec votre lieu, votre victime en sale état (ou non) et votre arme (ou non). Ça fait déjà beaucoup de choses à identifier, examiner ou retrouver pour votre détective, et vous allez donc lui laisser des miettes de pain qui lui donneront des indications, vraies ou fausses, de ce qui a bien pu se dérouler sur cette scène de crime. Empreintes, fenêtres ouvertes ou fermées, morceau d’étoffe déchirée, clés manquantes, objets déplacés, documents important disparus, traces de sang, « Omar m’a tuer »… Ça peut paraître fastidieux, mais en fait, c’est un peu le moment le plus rigolo. Parce que, comme je le rabâche sans arrêt, les faux indices et les leurres sont un enjeu tout aussi crucial que les vrais. Leur but est d’égarer l’enquêteur, et son pauvre double, le lecteur. Une tache de café par terre ! Est-ce que le café contenait le poison ? Est-ce que c’est pour distraire l’attention et qu’on ne remarque pas le bol de thé ? Est-ce que c’est une vieille tache dont on n’a strictement rien à faire ? Ou double piège, ce n’est ni le thé ni le café mais le poison était en fait dans le dentifrice ? Vous commencez à voir comment on peut bien s’amuser ?

Pour concevoir vos indices, pensez aux détails pratiques : l’heure du crime, la météo… Pour prendre un exemple tout bête qui revient souvent dans les bons vieux classiques d’Agatha Christie : si votre meurtre a lieu en été et qu’on retrouve la cheminée allumée, il y a de fortes chances que quelqu’un y ait brûlé quelque chose, puisqu’il ne faisait pas froid. À l’inverse, s’il pleut ou qu’il neige, il y a de fortes chances que le criminel ait laissé des traces. Et s’il n’y en a pas, ça peut être tout aussi significatif… Comme je vous l’ai dit, ne perdez jamais de vue que l’absence d’indices peut avoir au moins autant de sens que leur présence.

L’heure du crime, avec les techniques modernes d’autopsie, peut être établie avec une certaine précision. Mais dans des romans plus anciens, comme ceux d’Agatha Christie (tiens, vous ici, encore), la détermination de l’heure grâce aux témoignages et aux horloges renversées est tout un enjeu. Oui, les horloges renversées et les montres cassées, ceux qui en ont déjà lu savent de quoi je parle. Il y a toujours un truc avec des aiguilles qui est miraculeusement jeté par terre à l’heure du crime ! À la surprise générale, dans environ 90% des cas (estimation toute personnelle), c’est une blagounette de l’assassin pour son alibi. Gasp ! Je sais, vous ne vous y attendiez pas. Ça avait l’air si naturel pourtant.

Enfin, si votre scène de crime a été piétinée, n’oubliez pas que certains indices n’ont pas été amenés là par le crime mais par les personnages qui ont parasité la découverte du corps. Comme beaucoup de suspects ont souvent de lourds secrets à cacher, il arrive qu’il y ait parmi eux un voleur, un maître-chanteur ou simplement un petit curieux qui a déboulé dans la scène de crime. Découvrant le corps (ou non), peu désireux d’être accusés du crime, il va leur arriver d’interagir avec les indices. Il peut s’agir aussi de personnages qui suspectent une personne qui leur est chère, et vont essayer de la couvrir en brouillant les pistes – souvent ils se trompent, parce qu’un peu d’ironie tragique, ça occupe.

     5. Appelez les Experts… ou pas

Oui parce qu’on parle beaucoup d’Agatha Christie (enfin surtout moi), mais les techniques d’analyse de scène de crime ont sacrément changé depuis les petites cellules grises d’Hercule Poirot. Des échantillons ADN partout, la balistique, des lampes à longueur d’onde spécifique qui peuvent révéler des taches de sang nettoyées… La police scientifique est dans la place. Ce n’est pas pour rien qu’aujourd’hui, toute une partie des séries policières à succès est entièrement dédiée à ces experts, avec ou sans majuscule. Rappelez-vous, on a même eu droit à des numérologues. Mais si. C’est des maths, donc de la science… n’est-ce pas ? Bref, il semble redoutablement difficile aujourd’hui de commettre un crime sans laisser un cil discriminant quelque part. Si votre enquête se situe dans une période contemporaine, vous aurez du mal à y couper, et il vous faudra en tenir compte dans vos projets machiavéliques. Si vous trouvez plus excitant de vous baser sur les taches de café, les empreintes dans les plates-bandes et les montres cassées, il va falloir revenir un peu dans le temps ou situer votre enquête dans un endroit coupé des laboratoires pour une raison ou une autre.

Pour conclure, je vous recommanderais d’être le plus complet et honnête possible avec votre lecteur lorsque vous lui exposez la scène de crime. (Vous pouvez même lui faire un petit schéma, c’est rigolo à faire les schémas, et puis ça fait sérieux tout de suite). Hein, quoi, j’ai dit de le mener par le bout du nez tout du long ? Bien sûr, mais pas en lui cachant purement et simplement des indices importants. Pour illustrer mon propos une énième fois avec Agatha Christie (franchement on n’est plus à ça près), il lui arrive de tricher parfois. Par exemple, Poirot voit quelque chose… mais quoi ? Le narrateur, souvent un imbécile (coucou Hastings), ne comprend pas ce qu’il y a à voir ! Et Poirot prend un air mystérieux, lisse sa moustache soyeuse et dit quelque chose du genre « hm… intéressant… je me demande… pourquoi pas après tout… ». ARG. S’IL VOUS PLAÎT. Ne faites pas ça. À moins que votre indice soit incontournable et en même temps beaucoup trop évident, mais il faut vraiment que ce soit votre dernier recours. Le but du jeu pour le lecteur est de disposer des mêmes informations que l’enquêteur et d’élaborer ses théories à partir de ça ; si vous le privez d’un indice capital, vous faussez le jeu et c’est très frustrant pour tout le monde. Ce ne sont pas tant les indices qui se dévoilent au fur et à mesure de votre histoire, mais leur explication. La scène de crime n’est que le point de départ de ce long cheminement.

Alors voilà, vous avez trouvé une énigme policière diabolique, ou du moins ses contours. Un personnage se fait tuer ! L’enquête commence ! Et par où commence-t-elle ? Mais oui, l’examen de la scène du crime, bravo ceux qui suivent au fond. Il y a bien une raison pour que le détective donne toujours une telle importance à cette étape : elle fourmille d’indices et d’éléments qui forment des pièces du puzzle à reconstituer. Vous avez donc tout intérêt à la soigner pour votre enquêteur – et vos lecteurs.

     3. Assaisonnez avec l’arme à votre convenance

Étape suivante : la cause de la mort. Lorsqu’on retrouve la victime avec un couteau gros comme ça planté dans le dos, généralement, c’est vite plié. Mais attention à ne pas sauter aux conclusions trop vite, le criminel – et l’auteur – est si souvent taquin, le médecin légiste fera mieux de vérifier s’il n’a pas été empoisonné trois jours avant et si le couteau n’est pas un leurre.

Statistiquement, cependant, l’arme est l’élément de la scène de crime qui a le plus tendance à… ne pas s’y trouver. Pour diverses raisons : les empreintes, la façon dont l’objet renvoie à l’assassin, le simple instinct qui dicterait à n’importe qui de se débarrasser de la preuve la moins encombrante de son crime… Si elle y est toujours, c’est soit que le meurtrier n’a pas eu le temps de s’en débarrasser, soit que c’est très louche. Je ne sais pas si j’ai déjà précisé que l’auteur et le criminel sont de sacrés fourbes ?

            Sources :

        

  • Plein de livres et films policiers et un peu de bon sens

CRÉER SA SCÈNE DE CRIME

par Mio

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