Les mythes étant en quelque sorte les premières histoires de l’humanité, la question se pose de leur influence sur tout le langage et l’imaginaire de la littérature telle que nous l’avons connue et la connaissons aujourd’hui. Cet apport est riche et multiple, et se fait de nombreuses façons – le mythe nourrit la littérature, mais cette dernière le prolonge et l’amplifie en retour. Ceci s’explique entre autres par le passage du stade oral au stade écrit, et par la façon dont les auteurs se sont approprié le mythe, consciemment ou non, au fil des âges. Le mythe n’est donc pas une vieille relique poussiéreuse au fond de l’étagère, il bénéficie encore aujourd’hui d’une vitalité qui s’explique par son statut culturel unique.

Du mythe à la littérature

La fonction du mythe

L'influence de la mythologie dans la littérature

par Mio

Rappelons en guise de préambule que le terme de « mythe » revêt aujourd’hui deux sens radicalement opposés : à l’origine, il désigne une révélation primordiale sur la signification de l’existence, acceptée comme vraie ; aujourd’hui, on l’utilise plus souvent dans un sens qui n’est apparu que plus tard, celui de fiction impossible, d’invention.

 

Ce complet glissement du sens est en fait en accord avec l’évolution du statut du mythe dans les sociétés. À son stade dit « vital », le mythe est accepté comme véridique, il cherche à fournir une explication complète du monde qui entoure les hommes et à donner un sens à leur propre existence. C’est pourquoi il se concentre souvent sur des sujets qui intriguent, voire inquiètent, tout particulièrement l’être humain : sa mortalité, la création du monde et du cosmos, le fonctionnement de la nature. Par ailleurs, ces histoires fournissent un véritable code moral en dictant aux hommes comment agir pour reproduire les gestes sacrés de ses ancêtres mythiques. C’est pourquoi les sociétés agraires par exemple ont toujours dans leurs mythes la présence d’une divinité ou d’un héros qui leur a appris la culture des plantes, de même pour les pêcheurs, les chasseurs, etc.

 

Le mythe dans son stade vital a donc un aspect religieux (il donne une intention sacrée à la nature et à l’homme, il fixe les rituels) et métaphysique (il explique le monde et la condition humaine). Cependant, presque toutes les sociétés, à des époques diverses, ont connu un glissement qu’on peut qualifier de démythisation. C’est particulièrement flagrant et intentionnel dans le cas de la mythologie grecque. En effet, cette dernière, sous sa forme transmise par Hésiode et Homère, est remise en question : d’abord par les rationalistes grecs, puis par la montée des religions monothéistes. Le mot mythos s’oppose dès lors à la raison (logos) et l’histoire (historia), et acquiert une connotation plus fantaisiste.

 

De l’oral à l’écrit

 

En parallèle du processus de démythisation des sociétés, le passage à l’écrit commence à « fixer » les mythes. Ce phénomène n’est pas anodin dans l’évolution de ces histoires et du rapport que les hommes entretiennent avec elles.

 

Tout d’abord, cela contribue à une forme de « vulgarisation » du mythe. Oui parce que, si vous vous imaginiez que la transmission orale de la mythologie, ça se passait avec tout le village au coin du feu, vous vous trompez lourdement. Le mythe à son stade archaïque a une forte valeur initiatique, il est secret : il ne peut être raconté que par certaines personnes, à certaines personnes. Genre, au hasard, pas à des femmes. La métaphysique de l’existence, c’est pas un truc de filles okay ?

 

Le passage au stade écrit ne s’est pas produit au même moment pour toutes les mythologies, ni avec le même effet. Certaines mythologies ont été particulièrement modifiées et articulées, ce qui explique la richesse et la cohérence de ce qui nous en reste aujourd’hui. C’est le cas de la mythologie gréco-romaine, à travers les écrits successifs d’Hésiode, Homère, Eschyle, Euripide, Ovide… Mais également des mythologies égyptienne et indienne par exemple, qui ont été mises en forme par des théologiens et des ritualistes. Ces démarches ont laissé des traces sur la structure de ces mythologies et sur leur impact dans leurs sociétés.

 

Ce qui est certain, en tout cas, c’est que l’écrit oriente le mythe vers la littérature. En effet, le mythe à son état brut n’est plus le seul critère de valeur ; le génie créatif de l’auteur s’ajoute à l’équation. Si le talent du conteur était déjà important (et un critère de sélection, car raconter les histoires de son peuple n’était pas offert à tout le monde), on observe avec l’écrit une véritable distorsion dans l’importance placée sur un mythe ou un autre.

D’abord, les mythes transcrits sont choisis dans la masse, par l’auteur, pour leur caractère particulièrement émouvant et/ou significatif. En fixant ces derniers, l’écrit fait donc aussi disparaître dans l’oubli de nombreuses histoires et de nombreuses variantes. La version des auteurs les plus éloquents sur le plan littéraire s’impose. Ainsi, la mythologie grecque telle que nous la connaissons aujourd’hui a été amplement façonnée par l’héritage d’Hésiode et d’Homère. Quitte à ignorer des pans plus « populaires » et des figures pourtant importantes dans les rituels de l’époque. 

Ainsi, Dionysos, dieu du vin et de la démesure, était un dieu particulièrement important et révéré autour du bassin méditerranéen ; il faisait l’objet d’un culte officiel et d’un culte secret à mystères. Pourtant, il n’a qu’une place mineure dans le panthéon de ces auteurs et peu de mythes lui sont rattachés. Peut-être qu’un dieu des pochtrons, ça ne faisait pas assez bien pour eux ? #DieuxQuiLeMéritent

 

Une généalogie en débat

 

Si l’antériorité des mythes est donc incontestable, la question de la filiation entre littérature et mythologie est un peu plus complexe qu’un simple enchainement chronologique. On voit en effet que l’écrit a profondément modifié la mythologie telle qu’elle était transmise initialement et lui a apposé son empreinte. On pourrait penser que le mythe est devenu aujourd’hui une simple sous-catégorie littéraire, mais beaucoup d’auteurs s’accordent à montrer que le mythe est au contraire bien plus large que la littérature. La mythologie marque l’ADN d’une culture et exprime une sagesse ancestrale ; à ce titre, elle englobe aussi l’histoire de ce peuple, une dimension philosophique, et la dimension littéraire n’en serait finalement qu’une composante.

 

Ce qui nous ramène à la question : lequel modèle l’autre, finalement ?

Cette question anime encore des débats parmi les mythologues, traçant les grandes lignes des deux principaux modes d’analyse :

  • la littérature comme version désacralisée des mythes, qui lui ont fourni ses archétypes ;

  • la littérature comme processus créateur et transformateur de mythes.

 

Alors on va parler des deux aspects, parce qu’on est comme ça par ici.

 

 

Ce que le mythe apporte à la littérature

 

Avec ses symboles, ses figures et son langage propre, la mythologie a un impact sur l’imaginaire collectif et la création littéraire de nos sociétés.

 

Mythe et psychologie

 

L’étude de la mythologie s’approche d’une science qui a pour but de dégager la fonction du mythe, de l’expliquer de façon logique. Parmi ces études, les psychanalystes se sont beaucoup penchés sur le mythe et sa symbolique pour en extirper le noyau de vérité qu’il traduit sur les affects humains. On peut penser bien sûr au complexe d’Œdipe, dégagé par Freud (voir l’article d’Elodye sur la mythologie dans notre vocabulaire).

 

D’autres auteurs se sont ainsi attachés à décrypter le « sens caché » des mythes, souvent en utilisant un prisme freudien. Il en est ainsi notamment de Paul Diel (1893-1972) qui déchiffre morceau par morceau la figure de la Chimère : il en fait une incarnation de la perversion des désirs matériels et de l’exaltation imaginative, opposée aux désirs de spiritualité que symboliserait Pégase. C’est une interprétation, hein, pourquoi pas. Ce n’est en tout cas pas la seule.

Pour Paul Diel et d’autres, tout dans le mythe est symbolique et renvoie à des conflits intérieurs. Un héros qui tue un monstre grâce aux armes magiques fournies par des dieux, c’est l’expression d’un conflit moral entre les forces intérieures de l’humain. Je vous laisse vous-mêmes trouver où est le Bien et où est le Mal dans l’histoire.

 

La plupart de ces penseurs s’appuient également sur les travaux du psychiatre Carl Jung (1875-1961), qui a particulièrement étudié le concept des archétypes dans les mythes. Les archétypes jungiens se définissent par une tendance humaine à associer un symbole à une émotion, et à créer ainsi des catégories symboliques a priori, qui structurent les cultures et les mentalités. Les archétypes seraient en quelque sorte des « dépôts » de l’expérience humaine à travers les âges, dans lesquels puisent les individus.

Si Jung s’est beaucoup penché sur les mythes pour en dégager de grands archétypes humains, l’analyse littéraire s’est également emparée de cette question. Elle évacue une partie de la dimension psychologique et se concentre plutôt sur leur influence en matière de littérature et de culture. Cette analyse propose de lire les textes littéraires comme des productions proches du mythe ancestral qui serait « le modèle matriciel de tout récit, structuré par des archétypes fondamentaux de la psyché humaine » (Gilbert Durand, 1996). Quoi qu’on pense de ce courant par ailleurs, il est difficile de nier que le concept d’archétype issu de l’analyse des mythes a fait long feu dans le domaine de la fiction, tout particulièrement lorsqu’il s’agit de création de personnages.

 

Mythe et récit

 

L’idée que les mythes seraient un modèle de récit dont la littérature a offert des variantes a fait long feu elle aussi, et on ne la retrouve pas que dans l’étude des archétypes. Tout un pan de l’analyse de la mythologie s’est efforcé de dégager une structure du mythe. Cependant, les chercheurs se sont trouvés confrontés à une très grande diversité des mythes de par le monde, qui met à mal cette idée de récit universel. Certains ont noté qu’il existait toutefois de grandes catégories de mythes récurrents : mythes de la création, du déluge, du paradis, mythes héroïques…

 

Difficile de parler de structure du mythe sans faire un passage du côté de chez Claude Lévi-Strauss (1908-2009), ethnologue et anthropologue français. Il s’attache à classer et analyser les mythes par structure, en particulier les mythes des peuples dits « primitifs » (avec plein de guillemets). De son étude ressort l’idée que chaque mythe arbitre un conflit entre des éléments dualistiques de la société ou de la vie qu’il faut concilier : le jour et la nuit, la femme et l’homme, le bien et le mal… Le mythe prend acte de cette opposition et chemine ensuite vers la médiation de ces éléments antagonistes.

Contrairement à beaucoup d’auteurs de son époque, Lévi-Strauss ne considère pas le mythe comme un récit naïf ; selon lui, cette idée est issue de biais évolutionnistes. Il montre la force symbolique du mythe, qui forme un ensemble structuré autour d’unités élémentaires, les mythèmes. La mythologie, c’est-à-dire l’ensemble des mythes d’une même culture, est un tout cohérent qui rend tous les détails signifiants, même quand ces derniers peuvent apparaître étranges ou barbares pris isolément.

 

Une autre analyse qui fera date est celle de Joseph Campbell, un professeur américain de littérature qui publie en 1949 Le Héros aux mille et un visages. Il avance l’existence d’une structure commune à tous les mythes (il parle de « monomythe » pour désigner ce concept). Cette structure serait celle du voyage du héros, un voyage initiatique qui comporte douze étapes, dont les cinq plus importantes sont :

 

  1. Un appel à l'aventure, que le héros doit accepter ou décliner.

  2. Un cheminement d'épreuves, où le héros réussit ou échoue.

  3. La réalisation du but ou du gain, qui lui apporte souvent une meilleure connaissance de lui-même.

  4. Un retour vers le monde ordinaire, où le héros réussit ou échoue.

  5. L'utilisation du gain, qui peut permettre d'améliorer le monde.

 

Le concept du monomythe a été copieusement contesté. D’une part car, comme nous l’avons mentionné, la diversité des mythes à travers le monde ne permet pas réellement de faire d’analyse universelle. D’autre part, et c’est peut-être le cœur du problème, beaucoup ont pointé le manque de preuves apportées par Campbell pour étayer son ambitieuse théorie.

 

Ces analyses de la structure mythique ont cependant permis à la littérature de perfectionner ses modèles, en imitant la forme du récit primordial. Quelle que soit sa véracité intellectuelle et académique, la structure dégagée par Campbell a fait date ; elle a été reprise et adaptée comme technique d’écriture du récit, dans la littérature mais aussi et surtout au cinéma. Les douze étapes du voyage du héros sont enseignées dans les cours d’analyse de scénario et George Lucas a admis s’en être servi pour écrire le scénario de Star Wars. De même, en reprenant à la fois la structure dualiste du mythe dégagée par Lévi-Strauss et les motifs classiques des légendes amérindiennes, l’écrivaine et poétesse Louise Erdrich crée un « mythe moderne » dans un de ses romans, The Antelope Wife (1998).

 

 

Mythe et culture

 

Tout comme la littérature, la mythologie est un fait culturel : une création de l’esprit humain, qui à ce titre traduit les particularités de la société dans laquelle elle est née. Ceci explique aussi que la mythologie ait tendance à ressurgir de façon différente selon les pays, les époques…

 

Ainsi, les mythes remis à l’honneur dépendent très souvent du contexte historique. Par exemple, au XIXe siècle en Europe, pendant la révolution industrielle, le mythe prométhéen fait un retour en force sur le devant de la scène, car Prométhée qui dérobe le feu pour l’apporter à l’homme est un symbole du progrès technique et de la science. Il y a donc des mythes plus ou moins « à la mode », et cela reflète les préoccupations de l’époque.

Le contexte politique est évidemment très important lui aussi. Ainsi, plusieurs auteurs, dont Anne-Marie Thiesse en France (La Création des identités nationales, 1999), ou encore Marta Weigle aux États-Unis (Creation and procreation, 1989), se penchent sur l’utilisation politique du mythe. La première montre que la montée en puissance des nationalismes en Europe à partir du XVIIIe siècle s’accompagne d’une redécouverte et d’une réappropriation des folklores nationaux, des ancêtres illustres, qui servent à fonder un sentiment d’identité nationale. Marta Weigle complète ce constat en soulignant que les mythes sont souvent nécessaires dans des périodes de crise identitaire, pour surmonter les contradictions et leur donner du sens : son analyse porte non pas sur l’identité nationale, mais sur l’identité féminine et le besoin de redécouvrir les figures féminines des mythes.

 

L’impact de la mythologie sur une culture ou une civilisation n’est donc pas à négliger. Il apparaît tout particulièrement dans la figure du héros. Trois principaux types de héros ont été identifiés :

  • les tueurs de monstres, qui affrontent des créatures (Beowulf, Héraclès, Thésée…) : ces héros rendent le monde sûr et permettent le peuplement humain ;

  • les guerriers, qui affrontent d’autres hommes, que ce soit pour la gloire personnelle (Achille, les héros nordiques…), pour défendre une culture menacée (Hector), ou pour créer un royaume (Enée) ;

  • les héros « métaphysiques », qui affrontent des forces intérieures (Gilgamesh qui tente de surmonter sa mortalité, Buddha).

Ils incarnent des idéaux différents, voire des stades différents de la civilisation, et ont un impact sur les valeurs proposées à la jeunesse. Ainsi, l’helléniste Werner Jaeger a montré que L’Iliade et surtout la figure d’Achille ont eu une forte influence sur la culture de l’excellence dans la Grèce antique.

 

L’importance du rapport aux mythes dans une culture donnée est toujours valable de nos jours. Les cultures européennes influencées par la mythologie gréco-romaine ont très tôt évacué leur valeur sacrée à travers le phénomène de démythisation que nous avons déjà évoqué, et en ont gardé un certain rationalisme. Mais certains peuples ont conservé une relation plus étroite plus longtemps avec leurs mythes. C’est le cas notamment des cultures amérindiennes ou d’Amérique du Sud, dont les mythologies sont traversées de nombreuses croyances animistes et proches de la nature. Or, aujourd’hui, c’est dans ces cultures principalement que l’on retrouve beaucoup de romans affiliés au réalisme magique : un genre dans lequel des éléments surnaturels sont intégrés dans un univers réaliste et acceptés comme… naturels. Il est difficile de ne pas y voir un lien étroit avec les pratiques et croyances qui ont infusé ces cultures.

On peut noter d’ailleurs que la mythologie, si ses thèmes peuvent se retrouver partout, affecte certains genres littéraires plus que d’autres : elle sert tout particulièrement de support pour le fantastique ou la fantasy (et le réalisme magique donc), en leur fournissant bestiaires, épopées et héros qui peuvent être remodelés à l’infini.

 

 

Ce que la littérature apporte au mythe

 

On le voit donc, les mythes ont la vie dure, même s’ils ont pour la plupart été vidés de leur caractère sacré. Ceci s’explique entre autres par leur plasticité et la part qu’ils donnent à l’humain : cette nature particulière permet de les réinterpréter et de les réinvestir de fonctions nouvelles selon le contexte social, historique, politique… C’est là qu’intervient la puissance transformatrice de la littérature, qui affecte au moins autant le mythe que le mythe la nourrit.

 

Analyse des mythes

 

En cherchant à expliquer les mythes, à percer un sens caché qu’ils contiendraient, la littérature a amplifié leur message et leur impact. En France, on peut prendre l’exemple de l’écrivain André Gide (1869-1951) dont plusieurs romans consistent en une réinterprétation de mythes grecs : Œdipe, Perséphone, Thésée… Il est ainsi le premier à fournir une explication symbolique de la célèbre énigme que le Sphinx pose à Œdipe.

Pour rappel : « Quel être, pourvu d'une seule voix, a d'abord quatre jambes, puis deux jambes, et finalement trois jambes ? » « Ben l’homme, duh. À moi maintenant, tu connais la blague de la grosse mite… ? »

Gide interprète cette énigme comme l’expression d’un humanisme absolu : sa véritable signification serait que, face à un dilemme quel qu’il soit, il faut toujours privilégier l’humain. Bien sûr, cette explication ne tient aucun compte du contexte historique de la création du mythe ou de l’intention de son auteur. Gide en extirpe sa propre vérité intemporelle, à travers son prisme intellectuel.

 

Les mythes sont ainsi enrichis par une succession de lectures et d’interprétations, sans qu’aucune ne puisse être validée de façon absolue, ce qui en fait des objets d’étude constamment ouverts et investis de nombreuses significations. C’est ce qui leur permet aussi de rester toujours pertinents.

 

Modernisation des mythes

 

Si les mythes, malgré leur ancienneté, voire leur archaïsme, sont toujours d’actualité aujourd’hui, c’est aussi parce que la littérature les a énormément actualisés. Comme on l’a vu, le mythe est un texte d’une grande plasticité, assez dépouillé et ouvert à l’interprétation, mais aussi à la modernisation sans qu’il perde pour autant son caractère essentiel. C’est la démarche notamment des dramaturges de l’entre-deux-guerres en France, qui inscrivent les mythes dans un contexte moderne, rempli d’anachronismes. Ce déplacement ne fait que souligner l’aspect intemporel du mythe : leur intérêt n’est pas dans la reconstitution d’une époque ou d’une civilisation, mais dans ce qu’ils nous disent de la condition humaine.

 

Aujourd’hui encore, la mythologie continue d’être utilisée comme un objet d’intertextualité, par le biais de la citation, de l’allusion, de la référence… On peut penser dans les exemples récents aux séries de Rick Riordan, qui revisitent les mythologies antiques dans le cadre de romans jeunesse se déroulant à l’époque contemporaine. Dans ces sagas, les dieux grecs (Percy Jackson et les Olympiens), égyptiens (Les Chroniques de Kane), nordiques (Magnus Chase et les dieux d’Asgard) interagissent toujours avec le monde moderne, avec les adaptations que cela implique. Cette mise à jour de la mythologie permet à la fois d’offrir des variations et clins d’œil amusants, et de pérenniser les mythes en les faisant découvrir à de jeunes lecteurs.

 

…Ou de les dévoyer ? Le débat sur cette question reste ouvert. On peut en effet regretter que les adaptations les plus populaires et les plus récentes (Percy Jackson pour les livres, Hercule pour les dessins animés, Thor pour les comics ou Le Choc des titans pour les films), toutes en provenance des États-Unis, ne prennent que des éléments qui les intéressent dans la mythologie et fabriquent leur propre tambouille avec.

Nombrilisme culturel (les dieux grecs sont passés de l’Olympe à l’Empire State Building, il paraît), mélanges approximatifs entre différents mythes (Héraclès (oui parce que son nom grec c’est Hé-ra-clès) et Pégase ne se sont jamais connus) et, peut-être le plus gênant selon moi, application systématique d’un motif manichéen monothéiste sur des mythologies polythéistes. Hadès n’est pas le Diable (et Zeus n’est pas Dieu), seulement le dieu des morts qui vit tranquillement sous terre sans emmerder personne (sauf Perséphone #BalanceTonDieuGrec) ; les Enfers grecs ne sont pas l’Enfer chrétien plein de flammes et de châtiments, c’est l’intégralité du royaume des morts y compris les champs Elysées (l’équivalent du paradis si on veut jouer à ça), le Tartare (l’équivalent de l’enfer si on veut blabla), et d’autres endroits entre les deux. Or, dans ces histoires, il y a presque toujours un méchant, Hadès, et un gentil, Zeus, et les autres dieux tiennent les murs.

 

Oui mais, on a dit que les mythes étaient intemporels et pouvaient être lus différemment, tout ça… Eh oui, du coup, bien ou pas bien ces modernisations ? Finalement, chacun est juge. À titre personnel, je trouve dommage de prendre de telles libertés avec des supports censés aussi transmettre les mythes grecs à la jeunesse. Surtout, la pertinence de certains changements se discutent : modifier, mais dans quel but ? Pourquoi insérer Pégase qui n’a rien à voir avec la choucroute dans l’histoire d’Hercule *kof Héraclès kof* ? En quoi est-ce que ça actualise le mythe ? Est-ce que ça ne revient pas plutôt à piocher ce qu’on veut où on veut, sans se soucier de la valeur symbolique et des motifs de l’histoire d’origine ? Adapter oui, plaquer sans réfléchir non ?

 

Nouveaux mythes

 

Est-ce que seuls les textes antiques ont le statut de mythes ? Est-ce qu’il n’y aurait pas finalement une création continuelle de mythes dans notre imaginaire collectif ? Pourquoi parle-t-on de « mythe américain », par exemple ? (Est-ce que je pose beaucoup de questions, d’un coup ?) Parce que le mythe est conçu comme un récit épique, avec ses figures marquantes, qui fonde une civilisation et ses croyances, que ces dernières aient une valeur religieuse ou non. Certaines identités nationales qui ne peuvent pas se réclamer d’une mythologie plus vieille que le monde construisent leurs propres mythes, sélectionnent leurs sagas héroïques et leurs ancêtres glorieux.

 

En-dehors de cet aspect nationaliste qui ne nous intéresse qu’à la marge ici, il existe un phénomène littéraire : le mythe littéraire. On nomme ainsi un « mythe construit par la récurrence des personnages dans des œuvres littéraires ». Don Juan est souvent cité comme le mythe littéraire par excellence. La littérature a ainsi contribué à forger de nouveaux mythes bien ancrés dans notre imaginaire, avec leurs origines légendaires, leurs variantes, leurs symboles… Un exemple ? … on parle du vampire ?

 

C’est probablement dans ce domaine que l’apport de la littérature à la mythologie est le plus évident. Elle ne fait pas que revisiter d’anciens mythes, les analyser et les actualiser : elle en crée aussi, parfois à partir de mythes oubliés, parfois de toutes pièces.

 

 

Exemple historique : littérature et mythologie en Europe de l'ouest

 

- Moyen Âge : en France notamment, la production littéraire est fortement marquée par des mythes chrétiens ou d’inspiration celte, à l’instar du mythe de la quête du Graal.

 

- Renaissance : en Italie et autour de la Méditerranée, c’est une période de redécouverte de l’Antiquité classique, qui va affecter tout particulièrement les arts et la poésie. Les sujets antiques se mélangent avec des thèmes chrétiens plus conventionnels, et les artistes apportent un certain biais historico-culturel aux figures mythiques. Il suffit de voir la très pudique Vénus de Botticelli sur son célèbre tableau La Naissance de Vénus (1485-86). Cette époque va donc offrir une nouvelle vision de l’Antiquité païenne et modeler les perceptions du mythe gréco-romain pour les siècles à venir.

 

- XVIe-XVIIe siècle : si en Europe du Nord l’influence de la mythologie est moins flagrante dans les arts visuels, elle influence bien la production littéraire. Des auteurs puisent abondamment dans les thèmes mythologiques, à l’instar du poète John Milton ou du dramaturge Shakespeare en Angleterre, de Goethe en Allemagne (Faust est à l’origine inspiré d’un conte populaire allemand), de Racine en France (Phèdre, Andromaque, Œdipe, Iphigénie).

 

- XVIIIe siècle : les idées des Lumières se diffusent en Europe, mettant un peu les mythes au placard pour cette période. L’admiration pour l’Antiquité est très présente, mais l’accent est mis sur les apports philosophiques et scientifiques des penseurs grecs, au détriment de la mythologie. L’influence de cette dernière subsiste cependant, notamment sur les dramaturges, et se retrouve dans les livrets des opéras (par exemple, Idomeneo, re di Creta, de Mozart).

 

- XIXe siècle : la montée en puissance du romantisme dans les arts et la littérature, incarné par des auteurs comme Victor Hugo en France ou William Blake en Angleterre, provoque une vague d’enthousiasme pour l’univers médiéval et la culture hellénique, notamment la mythologie. Les mythes faisant référence à la nature sont, en particulier, un moyen d’exprimer le thème romantique du paysage comme reflet de l’âme. En parallèle, la mode de l’orientalisme suscite un élan de curiosité pour les mythologies de pays lointains.

 

- XXe siècle : le mouvement moderne est marqué par la réinterprétation de thèmes classiques, notamment chez les dramaturges (Jean Anouilh, Jean Giraudoux) et les romanciers (James Joyce, André Gide). Si l’analyse des passions, de la grandeur et des limites de l’homme étaient le centre d’intérêt des dramaturges du XVIIe siècle, ceux du XXe se penchent sur le sens de la condition humaine à travers le mythe modernisé. Ils questionnent l’idée d’une « nécessité divine » en montrant que la machine infernale du destin est en fait un entrecroisement imprévu de volontés individuelles. C’est notamment le propos de La guerre de Troie n’aura pas lieu de Jean Giraudoux (1935). Les actions des personnages sont souvent provoquées, non pas par un sentiment individuel, mais par une exigence de principe qui ne souffre pas de compromis : la justice chez Électre (Jean Giraudoux, 1937), le refus d’obéir chez Antigone (Jean Anouilh, 1944). D’une certaine façon, le mythe retrouve ici une fonction morale.

Ces œuvres sont bien sûr à lire à l’aune de leur contexte historique : La guerre de Troie n’aura pas lieu, dont l’auteur était profondément pacifiste et méfiant à l’égard des manipulations politiciennes nationalistes, tient lieu d’avertissement contre la Seconde Guerre mondiale qui pointait son nez ; Antigone, jouée pendant l’occupation, incarne la nécessité de la résistance.

 

- La période qui suit la fin de la Seconde Guerre mondiale voit l’émergence du courant de pensée postmoderne. Ce dernier a perdu ses illusions sur la modernité et la puissance progressiste de la science, qui a été utilisée à des fins terribles à Hiroshima et Nagasaki notamment. Ce mouvement prend acte de « la fin des mythes » : les mythes antiques, les croyances religieuses, mais aussi les mythes du siècle, comme celui du progrès technique placé au centre de tout. En littérature, il s’incarne par la disparition de la figure du héros, au profit de l’anti-héros ou du héros perdu, dépouillé de ses repères moraux et de ses illusions. L’idée qui en ressort est qu’il n’y a plus de valeurs de référence, plus de sentiment d’appartenance ; chaque être humain est livré à lui-même et doit chercher sa propre vérité. Le risque intellectuel du mouvement postmoderne est celui d’un relativisme systématique, qui ne serait rien d’autre qu’un nouvel absolu : l'idée de la fin des mythes serait elle-même un mythe, une croyance aveugle.

 

 

Les mythes trouvent leur origine dans l’imagination humaine, dans notre faculté de création. Même dépouillés de leur caractère religieux, ils conservent une grande valeur symbolique et humaine. Ce n’est donc pas une question indépendante de celle de la littérature, ni de votre processus en tant qu’auteur. Que ce soit conscient ou non, la mythologie irrigue la société dans laquelle vous vivez, votre imaginaire, même la façon dont vous construisez vos histoires ou vos personnages. Et à travers ce processus, c’est aussi vous qui continuez à la faire vivre. Si les mythes inspirent la littérature, c’est aussi la littérature qui les fait se perpétuer en se renouvelant constamment.

Mio
 
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Sources

Ce que nous disent les mythes, Paul Diel, Payot, 2012

Aspects du mythe, Mircea Eliade, Gallimard, 1963

Les mythes antiques dans la littérature contemporaine, 1960

Encyclopaedia Britannica, « Greek Mythology »

Cliffsnote on mythology

What is myth?

Myths in English Literature

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