Qu'est-ce que le manga,

 

par Fiona

Tout simplement l'équivalent de la bande dessinée au Japon. Ce qu'on appelle tout naturellement « BD » par chez nous est un récit illustré et rythmé par un découpage en cases. Comme le comics aux États-Unis, le manhua en Chine, le manhwa en Corée et... que sais-je ?

Quand les Américains font simple, ils appellent comic book un exemplaire des Tuniques bleues ou des Schtroumpfs. Même si, techniquement... ça n'en est pas.

Eh oui, même si à l'origine tous ces termes désignent sensiblement la même chose, quand on se plonge dans le détail, selon son pays d'origine, chaque BD a sa singularité. Je suis loin d'être une spécialiste du comics, mais à première vue je le différencie bien de la bande dessinée franco-belge (la nôtre, Astérix ou Tintin par exemple) au niveau de sa colorisation et du découpage des scènes. La franco-belge est le modèle le plus « statique » de la famille. Les cases sont régulières, bien rangées, et à part quelques exceptions (Franquin, notamment), on ne joue pas avec elles.

Système de publication et public

 

D'abord, dans sa publication, la BD japonaise diffère énormément de sa cousine franco-belge puisque la majeure partie des séries paraissent d'abord en prépublication dans des magazines spécialisés (Shônen Jump ou Betsucomic, par exemple). Ces magazines sont hebdomadaires, mensuels ou bimestriels pour la plupart, financés en grande partie par des publicités, imprimés sur du papier recyclé de mauvaise qualité et coûtent très peu cher (aux alentours de 3-4 euros). Ils sont consommés dans le métro ou le train puis jetés une fois lus. Chaque numéro propose un nouveau chapitre pour une dizaine de séries et il y a régulièrement des votes proposés aux lecteurs pour continuer ou abandonner une série. C'est ainsi que les séries qui ont du succès continuent jusqu'à la fin des temps (One Piece, Ippo, Naruto…) tandis que d'autres (Hikaru no Go, snif) doivent être interrompues. En plus de devoir tenir le rythme d'une petite cinquantaine de pages à écrire et dessiner par semaine, les mangaka doivent donc prendre en compte l'avis des lecteurs et de leur éditeur quasi en temps réel. Ils doivent parfois même proposer deux versions alternatives d'un chapitre au cas où la série devrait se terminer, imaginer de nouveaux rebondissements imprévus s'il fallait la rallonger. Bref, un travail monstre. (Comme dirait un héros bien de chez nous, « ils sont fous ces Japonais ».) Quand la série a eu assez de succès en prépublication et qu'il y a de la demande, les éditeurs sortent les versions qu'on connaît en France, qui contiennent cinq ou six chapitres. Pour les mangakas, c'est évidement un plaisir d'être édité sous ce format.

Les magazines de prépublication hebdomadaire concernent plutôt les séries pour les adolescents, tandis que les séries plus adultes paraissent tous les mois ou les deux mois. Ce qui laisse un peu plus de répit aux auteurs, même si on est loin du rythme français d'un tome tous les ans !

 

Ce qu'il faut savoir tout de même, c'est que plus un mangaka est connu, plus il a d'assistants qui l'aident au quotidien sur son travail. Un peu comme un atelier de peinture à la Renaissance, finalement. Certains assistants travaillent sur les « trames » (le remplissage des formes pour donner du volume et de la texture, eh oui, le noir et blanc, ça demande du travail aussi!), d'autres sur les arrière-plans notamment. Sans assistant, tenir le rythme d'un chapitre par semaine serait quasi impossible.

 

Les séries pour adolescents sont également très codifiées, encore une fois, je pense que le scénario parfois relativement simpliste peut s'expliquer par le rythme de publication. On distingue deux séries pour ados principalement : Le « shônen », qui veut littéralement dire « jeune garçon », et le « shôjo » qui signifie, je vous le donne en mille, « jeune fille ». On n'a jamais dit que le Japon était hyper en avance sur la question du genre, hein. Donc, dans les codes du shôjo, on retrouve des histoires d'amour, très souvent en collège ou lycée (univers réaliste), mais avec un peu de chance on peut tomber sur de l'aventure sur un malentendu (ne vous méprenez pas, j'adore le shôjo, j'en ai quelque chose comme 500 chez moi, mais bon, disons que l'innovation n'est pas toujours au rendez-vous). Et évidemment, dans le shônen, on a la quête d'identité, le dépassement de soi, l'aventure (et de temps en temps à la fin, you get the girl !). Donc comme d’habitude, les garçons font des trucs (mais pas trop de sentimental quand même) et les filles attendent l'amour. Il y a quelques exceptions (du côté du shônen, surtout) tout de même, mais la codification des genres est très ancrée. Et puis les magazines de prépublication influencent aussi cette division puisqu'il y en a « pour les filles » (Betsucomic) et « pour les garçons » (Shônen Jump).

 

Pour les adultes, on parle de « seinen », mais il y a en fait plein de sous-genres, comme le jôsei (« jô » comme fille, je vous laisse deviner les thèmes, du coup...), le manga historique, le hentai, évidemment (qui est le manga pornographique) et plein d'autres.

En France, le seinen est une catégorie qui se développe doucement mais sûrement depuis une quinzaine d'années, parce que les premiers lecteurs de manga sont devenus adultes mais aussi parce que certains réfractaires au manga se sont rendus compte qu'il en existait toutes sortes. On entend souvent dire par les gens qui ne connaissent pas le manga que c'est violent et stupide, mais en fait, c'est comme la littérature, il existe une multitude de styles différents (que ce soit en terme de scénario et en terme de travail graphique). Alors certes, je ne suis pas une grande fan de Tezuka mais son Histoire des 3 Adolf est bien loin d'être stupide, et puis il y a des mangakas comme Boichi (Sun-Ken Rock) qui feraient pâlir d'envie des dessinateurs de planches d'anatomie.

La collection Kizuna, lancée par Ki-Oon (un des éditeurs de seinen les plus qualitatif sur le marché français) est loin d'être violente et stupide, bien au contraire, elle met en scène des femmes dans leur époque (Hatchepsout, première reine d'Egypte, Isabella Bird, première femme occidentale à avoir traversé le Japon au XIXe siècle et rencontré les Aïnus). La collection a été précédée par Bride Stories, une sorte de fresque ethnologique et historique au Kazakhstan fin XIXe, dont les dessins splendides peuvent parfaitement plaire à ce que j'appelle des « adultes réfractaires », pour peu qu'ils soient curieux.

Le manga, c'est une richesse de propositions incroyable. Comme la BD d'ailleurs. Comme la littérature, n'en déplaise à certains.

 

Petite histoire et caractéristiques techniques

 

Le terme « manga » est attribué à Hokusai (mais si, vous savez, les Trente-six vues du Mont Fuji), fin XIXe siècle, qui l'utilisait plutôt pour parler de caricature, de croquis humoristique plutôt que d'estampe. Et puis de brouillon en brouillon, ces petits croquis ont fini par raconter des histoires.

Ce qui est intéressant, c'est que la langue japonaise a été fixée à l'écrit relativement tardivement (notamment grâce aux échanges culturels, puisque les Japonais ont récupéré les idéogrammes chinois pour les adapter à leur langue sous forme de kanji au cours du Ve siècle) et les estampes (peintures japonaises) ont longtemps raconté les histoires autant qu'elles les ont illustrées. Je ne sais pas si ceci explique cela, mais à mon sens, le manga nécessite peu d’écriture.

 

Comme j'aime le dire à mes clients à la librairie, la BD franco-belge illustre son texte avec l'image, contrairement au manga qui illustre son image avec le texte.

 

Dans le manga, l'image raconte à elle seule une histoire. Selon la complexité de l'intrigue (ben oui, quand même, il ne faut pas non plus exagérer), il n'est pas complètement impossible de lire un manga dans le texte grâce au découpage des pages et à la mise en scène. Bien sûr, sachant que la France est le premier importateur de manga au monde et le deuxième consommateur juste après son pays d'origine, les frontières commencent à se faire poreuses entre les différents genres et certains mangakas s'inspirent d'auteurs franco-belges : Jirô Taniguchi en est l'exemple le plus connu – il avait d'ailleurs plus de succès en Europe qu'au Japon. Et certains auteurs de la nouvelle génération chez nous, s'ils ne se mettent pas directement au manga (Reno Lemaire avec Dreamland ou Tony Valente avec Radiant, par exemple), se sont nourris des codes graphiques qu'ils ont pu découvrir, dans le Club Dorothée notamment, et les réutilisent à leur manière.

N'empêche. Il y a quelques années, j'ai eu le plaisir de faire un devoir (oui, pour cette fois, c'était un plaisir) : il nous fallait analyser une scène de bande dessinée (au sens large, toutes origines confondues) et expliquer la mise en scène et les choix graphiques de l'auteur dans son processus de narration. Je pense que j'aurais été incapable de faire un dossier de cinq pages avec de la franco-belge. Par contre, avec le dernier tome de Nana de Ai Yazawa, qui venait juste de paraître à l'époque, c'était incroyablement limpide. Chaque case avait une raison d'être, sa taille était réfléchie, sa forme, l'angle de la prise de vue... c'était un film incroyablement réalisé.

 

Je ne peux pas refaire cette analyse dans l'article, parce que la scène est un moment clé de l'histoire et du tome 21 qui spoile tout mais... même les blancs étaient calculés. Juste. Les blancs. Comme les silences dans une symphonie, tout pareil.

 

Vous comprendrez bien que Nana est donc un de mes manga préférés. Sans parler de l'histoire légèrement déstabilisante et mélancolique, de cette amitié passionnelle et malsaine, il y a l'écriture graphique, le dessin, les sourcils expressifs des personnages, la mise en scène, tout est juste parfait. Le genre d'œuvre qui rentre sous la peau. Je crois que quand c'est aussi parfaitement orchestré, ce sont mes mangas préférés.

 

Il y a un autre mangaka que j'adore aussi, c'est Shin'Ichi Sakamoto, qui a notamment fait Ascension, une série sur l'alpinisme en 17 volumes avec des scènes de montagnes à couper le souffle, des huis-clos dérangeants et cette obsession pour la montagne qui frôle l'autodestruction. Depuis ce manga, je ne peux pas entendre le nom du Nanga Parbat sans avoir des frissons.

Au début d'un des volumes, Sakamoto écrit : « Depuis quelque temps, je ne fais plus confiance aux onomatopées. Si le manga est l'art d'agencer des cases, il est certainement possible de faire jaillir les vrais sons directement dans la tête des lecteurs uniquement au moyen de dessins et de changement de tempo ! Si ma tentative est un succès, j'aurai alors la conviction que le manga est une langue universelle. »

Est-ce que cet auteur n'aurait pas lui-même sa place en tant que héros de manga, avec un tel discours ? Dans tous les cas, il parvient tellement bien à se passer des mots. Nombre de ses cases sont muettes. Mais pas inexpressives, bien au contraire. Elles appellent un autre sens que la lecture, quelque chose de plus organique ou instinctif. Même chose, pire encore même, dans sa série suivante, Innocent, qui réécrit l'histoire de la famille des bourreaux Sanson au cœur de la Révolution française. De la dentelle pour mettre en scène l'horreur. Une histoire passionnante, un dessin incroyable, mais une série quasi impossible à vendre parce que tellement violente dans son écriture graphique. L'économie du mot, mais pas celle de l'image. C'est un peu comme si on comparait un gros blockbuster avec des musiques très fortes, des bruitages presque grotesques et un montage sur-cutté avec un film presque documentaire qui choisit avec soin son ambiance sonore avec quelque chose de réaliste et organique. L'effet est divertissant dans le premier cas, il peut être gênant dans le deuxième.

 

Tout ça pour dire que le manga est une famille de style extrêmement riche, que j'ai l'impression que je n'en aurai jamais fait le tour et que quand je lis des séries comme Nana, Ascension ou Ikigami, préavis de mort, je ne peux plus me satisfaire de la BD franco-belge – qui est certes très chouette aussi, mais me paraît manquer de densité. Elle touche mon intellect et mon plaisir visuel (parce que certains dessinateurs de BD sont extrêmement talentueux, je ne le nie pas) mais pas mes tripes. J'aime bien, oui. Mais des œuvres qui m'ont retournée autant que mon top 3 en manga ? Mmh, non.

Et vous ? Vous en êtes où, de vos découvertes ?

Fiona

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