Des romans au caractère bien trempé !

 

Ou comment les romans ados s'emparent de sujets importants

 

Par habitude, j'utiliserai la dénomination de « romans ados » plutôt que young adult, pour parler de ces romans destinés à ce public un peu hybride qui va de 16 à 25 ans, et encore. Je triche un peu : les romans YA auraient tendance à pencher pour la SF, le fantastique et la fantasy, tandis que je vais vous parler d'ouvrages à la tendance plus « réaliste », n'en déplaise à Flaubert.

On ne compte plus ces romans ados, qui sont, d'après ActuaLitté, les « chouchous des maisons d'édition ». Néanmoins, malgré une offre de plus en plus diversifiée et surtout d'une incroyable qualité pour certains ouvrages, je vois encore sur les forums, des professeur·es parler de la littérature jeunesse (YA incluse) avec mépris, la qualifiant de « médiocre ».

Ça, mes ami·es, c'est faire preuve de mauvaise foi, et surtout d'une immense flemme. J'aurais tendance à qualifier, pour ma part, la littérature adolescente d'« insolente » : elle s'empare de tout ce qu'elle veut et comme elle le veut, notamment de sujets importants, et souvent traités avec intelligence et poésie.

Loin de faire un article très fouillé sur les représentations ou l'engagement dans les romans ados, je vous offre une liste, complètement subjective, de livres qui en ont dans le ventre !

Les romans ado engagés

 

par Kallisto

Écologie, autogestion, engagement politique... Rêver et penser une société meilleure

 

Chez Sarbacane, il y a ces deux livres, sortis à quelques années d'intervalle, qui se frottent de près à l'engagement des jeunes adultes : Dans le désordre, de Marion Brunet, et Shorba, l'appel de la révolte de Gaspard Flamant. Dans les deux cas, les personnages font des rencontres qui les mènent sur les routes de l'engagement politique.

Chez Marion Brunet, il s'agit d'une « meute » de sept jeunes (et moins jeunes) qui se rencontrent en manifestation alors qu'ils démarrent leurs études : ensemble, ils rêvent d'une autre société, anticapitaliste notamment, et décident alors de vivre ensemble en squat. Ça, c'est du point de vue de jeunes intellectuel·les relativement bourgeois·es.

Shorba, c'est le nom du protagoniste, un jeune de quartier qui traine depuis la fin du lycée avec ses potes devant le centre commercial de sa ville. Ils sont un peu livrés à eux-mêmes, jusqu'à leur rencontre avec Léo, un militant de gauche qui les emmène dans la montagne, danser dans des bidonvilles et ouvrir un squat pour accueillir des réfugiés. Une autre révolte, cette fois du point de vue des jeunes plus défavorisés et parfois coupés du monde politique.

Deux romans assez fous et bien écrits (avec une préférence pour la plume de Marion Brunet, qui a une manière de vous décrire la révolte et l'amour avec une force incroyable) qui bousculent pas mal les idées reçues, à commencer par celle que l'on peut se forger sur l'autre.

 

Aimer oui, mais qui on veut et comme on veut

Des romans qui parlent d'amour pour jeunes adultes, on ne les compte plus. Souvent hétéronormés et pleins de stéréotypes de genre, c'est à parfois ne pas vouloir du tout s'y plonger (je vous parlerai peut-être un jour de ma colère contre le roman Tu ne sais rien de l'amour, qui, malgré un titre et un résumé prometteurs, n'est qu'un étalage de drames et de clichés vraiment décevants...). Et pourtant, là aussi, les romans ados savent s'emparer avec intelligence et poésie de ces sujets.

Il y a par exemple D'un trait de fusain, de Cathy Ytak, chez Talents Hauts. Nous sommes en 1992, Marie-Ange, dite Mary, est lycéenne dans une école d'art avec trois autres copains. 1992, c'est aussi le moment où l'épidémie de Sida s'invite dans leur quotidien et les pousse à s'interroger sur leur propre engagement, notamment en rejoignant les rangs d'Act Up, association LGBT militante. C'est très fort, cela accompagne douloureusement bien le film 120 battements par minute.

De manière générale, toute la collection des Héroïques chez Talents Hauts s'intéresse à ces époques de l'histoire oubliées : les enfants réunionnais volés pour repeupler la Creuse dans Les Mangues resteront vertes, la place des femmes dans l'après Première Guerre mondiale avec Celle qui conduisait le tram... Une collection à découvrir sans hésitation.

Mais continuons sur l'amour. Il y a cette autrice, bien connue, Marie-Aude Murail, qui distille des histoires d'amour ici et là dans ces romans, même quand cela ne semble pas en être le sujet principal. Dans 3000 façons de dire Je T'aime, trois copains et copine tentent le conservatoire et apprennent à se connaître et à s'aimer. Sauveur et fils, saga qui s'intéresse à la vie professionnelle et personnelle du psychologue Sauveur Saint-Yves, parle de divorces, de familles recomposées, de couples de femmes, avec toutes les difficultés que cela peut amener et toute la bienveillance que cela nécessite.

Comment on aime quand on a 14 ans ? Est-ce qu'on aime pareil quand on en a 24 ? Est-ce qu'on peut encore écrire l'amour en vers libres sans avoir l'air ringard ? C'est toutes les questions que l'on retrouve dans Songe à la douceur de Clémentine Beauvais, où Eugène recroise Tatiana dans le métro, dix ans après le fiasco de leur dernière rencontre, quand ils étaient encore des adolescents. C'est un roman en vers libres, drôle et fin (oui, elle arrive à faire rimer le mot « trique », vous verrez !), écrit pour les ados mais qui trouve autant de succès en adulte, et qui soulève beaucoup de questions quant au public de ces ouvrages (je vous envoie vers son intéressant billet « Aucune différence ou presque : littérature adulte et littérature jeunesse », même je ne suis pas tout à faire sûre d'être d'accord).

Et le sexe ? Les adolescents aussi ont droit à leurs histoires de sexe, et il en faut pour tous les goûts : c'est le programme de 16 Nuances de Première fois, chez Eyrolles, où 16 nouvelles parlent des premières fois, pour les garçons, pour les filles, quand on le veut, quand on ne le veut pas, à deux ou à plus... La qualité des nouvelles reste hétérogène, mais le recueil est étonnant et sympathique.

 

Je pourrais vous parler de la saga U4, qui laisse penser que les ados ont plein d'idées pour reconstruire le monde quand un virus a pourtant disséminé la majorité de la population, des romans de Stéphane Servant aux éditions du Rouergue, à l'écriture exigeante et aux héroïnes franchement intéressantes...

Il y a un paquet de ces romans ados ou YA, de ces romans aux frontières floues, qui sont là pour nous mettre des claques, nous pousser un peu hors de notre zone de confort pour nous interroger sur notre place dans le monde, sur notre rapport à l'autre. C'est aussi insolent qu'une sympathique classe de 4e qui pointe les petits défauts de notre système sans méchanceté, mais avec une réelle envie de justice. Des fois ça fait un peu mal, mais ça fait grandir.

Et si vous entendez encore des gens dire que la littérature jeunesse dans son ensemble est « médiocre », je vous laisse leur donner la conclusion de Clémentine Beauvais sur son article : « Les adultes doivent apprendre à accepter l’existence d’une littérature d’excellence dont ils ne sont pas les destinataires privilégiés. »

 

Kallisto
            Sources :

        

 

- Dans le désordre, Marion Brunet

- Shorba, l'appel de la révolte, Gaspard Flamant

- D'un trait de fusain, Cathy Ytak

- 3000 façons de dire Je t'aime, Marie-Aude Murail

- Sauveur et fils, Marie-Aude Murail

- U4. Koridwen, Jules, Yanis, Stéphane de Yves Grevet, Carole Trébor, Florence Hinckel et Vincent Villeminot

- Sirius, La langue des bêtes, Le Coeur des louves, de Stéphane Servant

Cet auteur a aussi rédigé :
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