le ROMAN POLICIER

histoire et évolution d'un genre

par Mio

Le policier est un genre qui peut sembler particulièrement codifié, mais depuis son émergence au XIXe siècle, le succès de sa formule ne se dément pas. Selon une étude du ministère de la Culture réalisée en 2010, un roman sur quatre vendus en France relève du genre policier. Sur le simple plan quantitatif, les romans policiers dépassent tous les autres romans de genre en nombre de livres lus. Tout cela sans même parler des films et surtout des séries policières, au moins une ou deux par soirée à la télévision. Mais, partant de ce constat, remontons un peu aux origines : quand et comment ce genre très populaire a-t-il émergé pour en arriver là aujourd’hui ?

  1. L’apparition du roman policier

Comme toujours lorsqu’on essaie de remonter à la source, on trouve des références différentes et des débats sur ce qui constitue les œuvres fondatrices. Ainsi, en Occident, on s’accorde généralement à situer les premières ébauches de roman policier durant le xixe siècle, mais on trouve dès le XVIIIe siècle en Chine un genre nommé le gong’an, qui met en scène des magistrats chargés de trouver le fin mot d’affaires diverses (meurtres, vols, disparitions…). Le plus connu, Trois affaires criminelles résolues par le juge Ti, met en scène un magistrat ayant existé, célèbre pour sa capacité de déduction, dans des histoires débarrassées de la composante surnaturelle qu’on trouve souvent dans les autres gong’an. Mais si ce roman est connu aujourd’hui, c’est parce que le diplomate hollandais Robert Van Gulik l’a redécouvert et traduit dans les années 1940, et s’en est inspiré pour écrire une série de romans policiers historiques reprenant le personnage du juge Ti.

Certains ne se sont pas privés de remonter de plus en plus loin aux sources du genre : si on a parfois qualifié le Zadig (1748) de Voltaire de « première enquête criminelle de la littérature française », on cite aussi des contes arabes des Mille et une nuits (histoire des Trois Pommes), voire… l’Œdipe roi de Sophocle (430-420 av. J-C), puisque le héros titulaire doit enquêter sur le meurtre du roi de Thèbes, même s’il aurait mieux fait de rester couché ce jour-là.

Pour les observateurs occidentaux, les véritables prémices du roman policier tel que nous le connaissons s’installent au début du XIXe siècle, avec l’apparition des grandes villes et d’un mode de vie plus urbain. L’insécurité devient un sujet brûlant, en même temps que les forces de police se structurent. Le public, friand de faits divers, développe une véritable fascination pour le crime, et pour ceux qui le commettent comme ceux qui le combattent. Ainsi, on s’arrache les mémoires de François-Eugène Vidocq (1775-1857), ancien condamné devenu chef de la Sûreté française (jackpot). Cette œuvre, bien qu’elle relate beaucoup de faits complètement fictifs, sera une source d’inspiration assumée pour de nombreux auteurs et leurs personnages de policier (pour citer l’un des plus célèbres, Javert dans Les Misérables). Toujours en France, une ribambelle d’auteurs prend acte de cet intérêt du public et on voit apparaître des romans-feuilletons publiés dans les journaux, souvent inspirés de faits divers. L’un des plus connus est les Mystères de Paris, d’Eugène Sue, qui passionne le public citadin en 1842.

Mais aux yeux de la plupart des spécialistes, le premier qui va utiliser ces influences et les synthétiser dans une « formule » qui constituera la base du roman policier, n’est pas un Européen : c’est un Américain, et rien de moins qu’Edgar Allan Poe. Double assassinat dans la rue Morgue est une nouvelle publiée en 1841, qui met en scène le premier meurtre en pièce close de la littérature policière. Elle introduit également le personnage du détective brillant, ici nommé C. Auguste Dupin, qui déchiffre les indices mieux que la police et est capable de résoudre l’énigme grâce à son pouvoir de déduction. Un narrateur-témoin admiratif relate l’histoire, ce qui n’est pas sans rappeler les futurs tandems Sherlock-Watson ou Poirot-Hastings.

Le premier à reprendre la formule de Poe en France est Emile Gaboriau, qui publie en 1864 L’Affaire Lerouge. Il y introduit le personnage d’un jeune policier débutant, Lecoq, qui sera le héros principal de ses romans suivants. En Angleterre, des auteurs comme Charles Dickens ou Wilkie Collins produisent des histoires à suspense. Le premier écrit par exemple La Maison d’Âpre-Vent (1853), qui relate une affaire judiciaire, ou encore Le Mystère d’Edwin Drood (1870), que sa mort laissera inachevé, en faisant l’énigme policière ultime car jamais résolue. Quant à son ami Collins, il met en scène un vol mystérieux dans La Pierre de lune (1868), parfois considéré comme le premier roman à énigme anglais, puisque les histoires de Poe étaient des nouvelles.

Mais si Poe, Gaboriau et consorts ont posé les bases du genre, l’homme qui va les cimenter et établir la popularité du roman policier est Arthur Conan Doyle. C’est en 1887 qu’est publiée la première enquête de Sherlock Holmes, Une étude en rouge. Mais en 1893, désirant se consacrer à un « travail littéraire plus sérieux », il écrit Le dernier problème, dans lequel son héros est vraisemblablement tué, même si sa mort n’est pas confirmée. Mais le succès de ses livres auprès du public va aboutir au retour miraculeux de Sherlock en 1903. En tout, Conan Doyle écrira cinquante-six nouvelles et quatre romans dédiés à son désormais mythique détective. S’il a développé de nouvelles énigmes audacieuses, c’est par son personnage qu’il va immortaliser la figure du détective génial et excentrique. Il éclipse ses modèles Dupin et Lecoq et sert d’inspiration à de nombreux auteurs après lui pour modeler leurs détectives, notamment Hercule Poirot, Ellery Queen ou encore… Batman. Craignant que le lecteur moyen ait du mal à s’attacher à un personnage aussi brillant, Conan Doyle le complète par un compagnon d’aventures beaucoup plus terre-à-terre, le Dr Watson, reprenant et popularisant l’idée du tandem complémentaire déjà présente chez Poe et souvent réutilisée depuis. Pour se donner une idée de la postérité de Sherlock Holmes dans le monde, on peut mentionner que le Guiness Book of Movies en recense plus de deux cents adaptations cinématographiques, ce qui en fait le personnage le plus utilisé de l’histoire du cinéma.

Retour en France, où on attend toujours la succession de Gaboriau. Dans les années précédant la Première Guerre mondiale, le public volage délaisse un peu les policiers et se prend de passion pour leurs adversaires : les grandes figures du crime. À travers des romans-feuilletons sensationnels, d’abord dans des journaux puis édités en livres pas chers, c’est l’âge d’or des récits criminels. En 1905 apparaît Arsène Lupin, le gentleman-cambrioleur de Maurice Leblanc. Ce dernier étant plébiscité par le public, son auteur se lance dans une saga avec une série de nouvelles puis son premier roman, L’Aiguille creuse, publié en feuilleton en 1908. De 1911 à 1914, une série de trente-deux volumes, co-écrite par deux journalistes sportifs, Pierre Souvestre et Marcel Allain, va rencontrer un énorme succès : il s’agit des aventures de Fantomas, le génie criminel qui fait trembler Paris. Au milieu de tout ça, un détective parvient tout de même à se faire une place de choix : en 1907, Gaston Leroux fait apparaître l’intrépide Rouletabille, détective-reporter, dans Le Mystère de la chambre jaune puis Le Parfum de la dame en noir.

Mais la guerre arrive et porte un sacré coup à l’essor du roman policier français. Entre la ruine de maisons d’édition, les auteurs envoyés au front et les problèmes de ressources, notamment le papier, le policier français prend un retard considérable. Durant cette période, la littérature policière anglo-saxonne prend son envol, ce qui lui assurera une longue suprématie sur le genre.

À travers le développement progressif de ce genre qui s’est toujours distingué comme étant « à part », on voit qu’il est étroitement lié à l’histoire de l’époque moderne. Par sa forme physique (les romans-feuilleton) et les conditions sociales de son apparition, il relève de la production populaire. Pourtant, il est très vite adopté par un public plus cultivé qui en fait un objet de divertissement et en développera les ressorts par la suite. Tout cela dans une période où il existe une barrière quasi-infranchissable entre productions populaire et lettrée. Ce côté « à cheval » entre littérature de divertissement et lectures avouables lui collera longtemps à la peau et il en subsiste encore quelque chose aujourd’hui.

     2. Évolutions et bifurcations du genre
 
Le triomphe des romans à énigme

Cette formule, aussi appelée whodunit (contraction très mignonne de « who’s done it ? », qu’on peut traduire par « qui a fait le coup ? »), met en scène une énigme que le lecteur et le détective doivent résoudre comme on reconstitue un puzzle. C’est ce que nous évoque plus souvent le terme « roman policier », sûrement parce que c’est là qu’il a commencé avec Poe, et que les figures les plus connues de la littérature policière en ont fait leur spécialité. Dans les années 1920, l’Angleterre développe une prédilection pour le roman à énigme qui durera longtemps, et devient experte d’une variante surnommée parfois le « cozy mystery ». C’est un type d’intrigue qui a souvent lieu dans une petite communauté ou un village, dont le héros a de vagues origines aristocratiques, et qui fourmille de fausses pistes, de poisons rares et de coupe-papiers plantés dans le dos.

Le synonyme du whodunit, c’est bien sûr Agatha Christie. Hercule Poirot fait sa première apparition dans La Mystérieuse Affaire de Styles en 1920, suivi par une succession prolifique d’une petite centaine de romans qui feront d’elles la reine du Crime incontestée. On en a même fait tout un article dans ce webzine, allez donc voir. Mais si elle est la face la plus connue du roman de détective, elle n’est pas la seule à avoir défini le genre.

En fait, un certain nombre d’auteurs britanniques fonde en 1930 le Detection Club, une association d’auteurs de romans policiers, qui se retrouvent pour des dîners ou pour discuter autour des techniques d’écriture. Ils établissent même une sorte de code de déontologie du roman à énigme, rédigé par Ronald Knox et connu sous le nom de « Décalogue de Knox », qui vise à s’assurer qu’on laisse une chance au lecteur de pouvoir résoudre l’énigme. Il établit par exemple une règle bien connue des amateurs du genre, selon laquelle le coupable ne peut être qu’un personnage déjà mentionné ; ou encore interdit l’usage du surnaturel pour expliquer le mystère. Pour l’anecdote, la règle n°6, la plus courte, est « Aucun Chinois ne doit figurer dans l’histoire ». Je… non, je ne sais pas non plus. Je ne sais pas. En tout cas, j’espère que c’est bien noté : pas de Chinois, okay ?

Quoi qu’il en soit, le Detection Club, qui existe encore aujourd’hui, a compté dans ses membres Agatha Christie bien sûr, mais aussi d’autres de ses contemporains qui ont contribué au genre. Parmi eux, Dorothy Sayers par exemple, inspirée par les aventures d’Arsène Lupin qu’elle a dévorées pendant un séjour en France, a créé en 1923 le personnage de Lord Peter Wimsey, un aristocrate détective. Ses romans apportent aux sacro-saintes conventions du genre un ton plus humoristique et quelques charges contre la bien-pensance de l’époque, en plus de doter son héros, nouveauté, d’une vie sentimentale.

Plusieurs facteurs vont contribuer à faire des années 1920 et 1930 « l’âge d’or » du roman de détective anglais, parmi lesquels la création de la maison d’édition Penguin en 1935 par les frères Lane. Ils ont l’idée de produire des livres de poche pas chers et publient rapidement plus de soixante-dix romans par an. S’il ne s’agit pas que de romans policiers, cette initiative a permis au genre de toucher un vaste public.

Aux États-Unis aussi, le roman à énigme, même s’il prend d’autres aspects, connaît un essor pendant cette période. Un certain nombre de nouveaux détectives moins connus, mais hauts en couleurs, font leur apparition dans des séries de romans qui leur sont consacrés : le détective d’origine chinoise Charlie Chan est créé en 1925 par Earl Derr Biggers (ET LA RÈGLE NUMÉRO 6 EARL, non mais bravo, le respect est mort) ; l’avocat Perry Mason commence ses aventures judiciaires en 1933 sous la plume d’Earle Stanley Gardner ; Ellery Queen, un détective amateur, auteur de romans policiers (tiens coucou Castle) et fils d’inspecteur de police, voit le jour en 1929 à l’initiative de deux cousins rassemblés sous le pseudonyme… Ellery Queen.

En France, après un temps de latence dans la sphère littéraire pendant l’après-guerre, on commence à rattraper la locomotive. En 1927, Albert Pigasse crée la collection Le Masque, dont l’identité visuelle est bien connue des amateurs de policiers aujourd’hui, avec ses livres aux couvertures jaunes et le masque et la plume qui les ornent. Pigasse commence par traduire et publier les auteurs anglo-saxons, et le premier titre qui paraît est Le Meurtre de Roger Ackroyd d’Agatha Christie. Mais il publie aussi des romanciers francophones qui se montrent fidèles à la formule du roman à énigme. C’est ainsi que dans les années 1930 émergent de nouveaux noms qui définissent l’école franco-belge du roman à énigme. Le plus connu est le plus prolifique reste certainement le Belge George Simenon, qui fait apparaître le commissaire Maigret pour la première fois en 1930 dans une série de nouvelles. Outre les aventures de son célèbre commissaire amateur de blanquette, qui font l’objet de soixante-quinze romans et vingt-huit nouvelles, la bibliographie complète de Simenon s’élève à environ quatre cents livres, essentiellement policiers. Il est l’auteur belge le plus lu et le plus traduit au monde. D’autres auteurs émergeront par la suite, dont le Français Charles Exbrayat qui publie en 1957 (aussi chez Le Masque, bien sûr) le premier d’une centaine de romans policiers au ton souvent humoristique, voire déjanté.

Mais si le roman à énigme est la forme d’origine et la plus connue de la littérature policière, l’essor du genre a donné lieu à des variantes qui se sont établies comme de véritables sous-genres à part entière.

Romans à suspense ou thriller

Dans ces romans à tendance psychologique, on ne part pas nécessairement d’un crime ou d’une énigme à résoudre, mais d’un personnage confronté à des événements qu’il ne maîtrise pas et dont l’auteur développe les angoisses et les stratégies. Cette variante est créée notamment par William Irish, un auteur et scénariste américain qui commence par publier des centaines de nouvelles dans les magazines pulp pas chers, avant de rencontrer enfin le succès avec son premier roman, La mariée était en noir (1940), qui sera adapté en 1968 par François Truffaut. Ce n’est pas la seule de ses histoires qui se retrouve à l’écran, loin de là : parmi les plus célèbres, on peut citer la nouvelle Fenêtre sur cour, adaptée en 1954 par le maître du suspense, Alfred Hitchcock.

La France verra également émerger des auteurs qui prospèrent dans ce sous-genre du policier. Il est d’abord popularisé par le duo Boileau-Narcejac. Pierre Boileau et Thomas Narcejac commencent chacun de leur côté une carrière littéraire chez Le Masque, avant de former leur tandem lorsqu’ils se rencontrent en 1948 par l’intermédiaire de Pigasse. Eux aussi seront adaptés par Hitchcock, lorsque leur roman D’entre les morts (1954) devient le film Sueurs Froides. Un autre auteur, lui aussi étroitement lié au cinéma puisqu’il signe plusieurs scénarios de films, prend son essor : il s’agit de Sébastien Japrisot, qui commence sa carrière avec Compartiments tueurs en 1962. Ses romans, dont les personnages se retrouvent pris dans des pièges machiavéliques à leur insu, illustrent particulièrement bien cette catégorie.

Ce genre a bien prospéré, et on peut y rattacher des auteurs contemporains comme Harlan Coben par exemple, même si ça me fait un peu mal de le citer juste après Japrisot (fichues ellipses temporelles). Les femmes sont très présentes dans cette catégorie, et au niveau des auteurs anglo-saxons, on peut même dire qu’elles la dominent largement : Mary Higgins Clark, Patricia MacDonald, Carlène Thompson, etc.

 

Romans d’aventure et d’espionnage

Le roman à énigme anglais était si bien installé dans ses pantoufles depuis l’âge d’or que le policier britannique mettra un certain temps à se diversifier. En 1952, un journaliste qui a servi dans la Naval Intelligence pendant la Seconde Guerre mondiale va pourtant créer une légende : James Bond, avec la parution de Casino Royale. L’espion flegmatique de Ian Fleming (car c’était lui) (whodunit ?) (Iandunit !) (je fatigue) rencontre un tel succès que trois tirages supplémentaires sont nécessaires pour faire face à la demande du public. Fleming reprendra son héros 007 dans onze romans et deux recueils de nouvelles, ces aventures se classant parmi les plus vendus des livres de fiction de tous les temps, avec plus de cent millions d’exemplaires. Après sa mort, d’autres auteurs reprennent le flambeau, et puis il y a bien sûr la saga cinématographique entamée en 1962, avec le succès qu’on connaît…

Si le roman d’espionnage est d’abord la seule diversification du roman policier anglais, elle lui offre rapidement un véritable renouveau. Le succès de Fleming est confirmé par d’autres auteurs, parmi lesquels John Le Carré ou encore Ken Follett qui contribueront à « l’hégémonie britannique » sur ce sous-genre. John Le Carré, de son vrai nom David Cornwell, est un ancien agent du MI5 dont la couverture a été compromise par un agent du KGB, mettant fin à sa carrière. Il écrit son premier roman, L’Appel du froid, en 1961 alors qu’il est encore en service actif ; son troisième roman, L’Espion qui venait du froid (1963) (il avait un truc avec le froid), est un best-seller international. Contrairement aux aventures fantaisistes de James Bond, l’œuvre de John Le Carré, qui se déroule dans le contexte de la guerre froide (c’est pour ça), est caractérisée par des personnages complexes et des intrigues plus élaborées où l’action est rare. Après la fin de la guerre froide, il élargit les contextes de ses romans à des sujets géopolitiques plus contemporains. Son œuvre, très souvent portée à l’écran, est aussi souvent qualifiée de thriller politique.

Mais je sais ce que vous vous demandez : whodunit ? (ah mais ça suffit) le roman d’espionnage, c’est du policier ? La réponse, si vous vous êtes déjà intéressés au problème épineux de la classification et des genres, vous la connaissez déjà : selon certains oui, selon d’autres non, ce serait plutôt de la fiction politique. Voilà qui fait avancer prodigieusement notre affaire. Clairement j’ai choisi le camp du oui, sinon on n’en serait pas là, mais au moins vous saurez que ce n’est pas un fait établi et encore moins une évidence.

Noir c’est noir, comme dirait l’autre

Voici le sous-genre du courant policier le plus spontanément cité : le roman noir. Il existe plusieurs écoles, les plus connues pour nous étant l’école américaine et l’école française.

Le roman noir américain est un produit de la Prohibition (1919-1933), qui a vu entre autres l’essor du crime organisé aux États-Unis à travers le développement du trafic d’alcool. Ce courant cherche à dresser un tableau sans concession des crimes et de la violence de la société moderne. La quête est donc celle du réalisme, et on s’attarde ici plus sur la capture et la neutralisation des criminels que sur l’élucidation d’une énigme. Le personnage principal est souvent un détective privé, à la moralité parfois ambiguë et qui se fait le reflet de cette société violente et désabusée. On attribue d’ailleurs souvent la paternité de la figure de l’anti-héros à ce courant.

L’initiateur du mouvement est Dashiel Hammett, qui crée le personnage de Sam Spade, le premier détective de la catégorie « hardboiled » (dur à cuire), héros par exemple du Faucon Maltais (1930). Ce détective plus dur et retors que déductif cristallise le concept du hardboiled et sert de modèle à ses principaux successeurs. Ces derniers comptent des noms devenus célèbres : Raymond Chandler et son détective Philip Marlowe, apparu dans Le Grand Sommeil en 1939 ; Chester Himes, qui met en scène deux policiers noirs de Harlem, surnommés Cercueil et Fossoyeur, dans Imbroglio negro en 1959.

Après la Seconde Guerre mondiale et l’apparition du format de poche, une deuxième génération d’auteurs de romans noirs prend la relève. Marquée par les désillusions et la crise de sens qui caractérisent l’après-guerre, cette dernière produit une œuvre particulièrement mélancolique et sombre. Un bon représentant de cette deuxième génération est David Goodis, dont le premier succès est Cauchemar, publié en 1946. Ses romans s’attachent souvent à décrire des paumés et des déclassés qui évoluent dans un paysage urbain rongé par la misère et la violence. Grosse ambiance. Dans un autre style, Jim Thompson, dont le talent insolite sera reconnu après sa mort, reflète d’une autre façon les désenchantements de son époque et la perte des repères moraux. Nihiliste, parfois amorale, son œuvre met en scène des marginaux, des psychopathes, souvent à la première personne, dans une exposition assez terrifiante et parfois caustique de leur esprit dérangé. Son style, cru et viscéral mais non dénué d’un humour très noir comme dans Pottsville, 1280 habitants (1964), le distingue tout particulièrement. Bon dit comme ça, ça fait peut-être un peu peur, mais personnellement, si je ne devais vous en recommander qu’un, ce serait lui.

Le personnage du détective privé, qu’on avait un peu perdu de vue pendant cette phase démoralisante, revient en force dans les années 1970 après la guerre du Vietnam. On le retrouve dans de nouveaux romans noirs assez inclassables, comme ceux de James Crumley aux intrigues tordues et aux anti-héros excessifs ; ou encore de James Ellroy, qui met en scène un monde corrompu à travers ses intrigues policières.

Bon, d’accord, mais on avait bien dit au début de cette partie qu’il y ait une deuxième école, l’école française. En effet, cocorico, le roman noir se développe aussi chez nous, notamment grâce à la création en 1945 de Série Noire par Marcel Duhamel. Cette collection consacrée au genre permet de le faire connaître en France en traduisant de nombreux auteurs anglo-saxons, et donne envie à des auteurs français de se lancer dans l’exercice. Si l’influence d’outre-Atlantique se fait sentir, le noir français va vite développer ses propres caractéristiques. Il met en scène un univers de truands, la grisaille des villes, des personnages désabusés, avec souvent de l’humour et un langage argotique fleuri. Contrairement aux romans américains, ici c’est l’ambiance et l’atmosphère qui priment sur l’action. Parmi les auteurs emblématiques, on peut citer Frédéric Dard, qui crée le personnage Antoine San-Antonio dans Réglez-lui son compte en 1949. Ce commissaire truculent et désinvolte au langage coloré, qui figure dans 175 livres publiés sur un demi-siècle, donne un coup de pied à l’image glauque et rébarbative que peut avoir le roman noir pour les non-initiés. Quitte à verser, surtout vers la fin, dans une grossièreté limite salace qui fait sa marque de fabrique. Mais aussi et surtout, l’incontournable Léo Malet, parfois considéré comme l’inventeur du roman noir à la française. Son personnage le plus connu est le détective privé Nestor Burma, qui apparaît en 1943 dans 120 Quai de la gare. Cynique, gouailleur, souvent aux prises avec la police officielle, un peu loser sur les bords, Nestor Burma est l’anti-héros d’une série de romans intitulée Les Nouveaux Mystères de Paris, chacun se déroulant dans un arrondissement différent.

Le policier judiciaire (« police procedural »)

On commence à rentrer dans les appellations un peu techniques, restez avec moi. Ce que les anglo-saxons appellent le « police procedural » émerge aux États-Unis en parallèle avec le roman noir. Il s’agit d’un type d’histoire qui se concentre sur les rouages d’une enquête, avec un groupe de personnages appartenant à la police ou au système judiciaire, dans un style parfois quasi-documentaire. Le personnage de Perry Mason, apparu en 1933 et que j’ai déjà mentionné (bien sûr que si, vous vous en souvenez) est à l’origine de ce courant. Cet avocat affronte dans plusieurs histoires son archnémésis, un procureur, dans un tribunal où généralement il parvient à arracher une confession au véritable coupable lorsque celui-ci, sans se douter de rien, est interrogé comme témoin. Le genre en tant que tel émerge dans les années 1940 et coïncide avec l’avènement de la télévision. Ce n’est pas pour rien que ce genre est extrêmement populaire dans les séries télévisées, avec des créations aussi emblématiques que New York Police Judiciaire, Dragnet, The Shield, The Wire, etc. Pour rester dans la littérature, la série de romans qui incarne le mieux ce courant est née sous la plume d’Ed McBain, qui crée en 1956 le commissariat du 87ème district d’une grande ville fictive. Ses inspecteurs feront l’objet de cinquante-cinq romans. Plus contemporain, John Grisham a aussi composé plusieurs romans judiciaires, dont sa première œuvre éditée, Non coupable (1989).

Le policier jeunesse

Malgré sa part de violence, le roman policier n’est pas réservé exclusivement aux adultes. En fait, parmi les plus populaires, certains ont été écrits pour la jeunesse. On peut penser à des séries comme Alice détective, de Caroline Quine, aux Sans Atout de Boileau-Narcejac… mais aussi au succès d’un jeu tel que le Cluedo, qui reprend la quintessence du roman à énigme classique. Pour des références plus récentes, des collections entières sont consacrées au polar jeunesse, notamment Heure Noire et Rageot Thriller chez Rageot, Rat Noir chez Syros, etc. Le policier et le roman noir à destination des enfants et des ados a encore de beaux jours devant lui.

 

Le néo-polar

Oui, je sais, on s’aventure loin. C’est pas de ma faute, je dois survoler en un article un sujet qui a fait l’objet d’un corpus entier. Bref, le néo-polar est une appellation apparue au début des années 1970 en France, lancée par des auteurs qui sont des enfants à la fois de mai 68 et de la Série Noire. Il renoue avec le noir tout en le dépassant, en remettant la contestation sociale et politique au cœur du roman policier, et se fait le vecteur d’une dénonciation des injustices et travers de la société. Le néo-polar met souvent en scène des héros marginaux, des losers, des chômeurs, des SDF… Il n’y a pas nécessairement une enquête, mais ça sue souvent la mort. Je ne vous fais pas trop rêver des fois avec mes descriptions ?

Le chef de file de ce courant, Jean-Patrick Manchette, publie son premier roman fondateur du genre, Laissez bronzer les cadavres, en 1971. Et si on le laissait nous expliquer un peu lui-même ce qui caractérise le néo-polar ? Dans un entretien en 1979, il déclare : « Tandis que le roman policier à énigmes de l’école anglaise voit le mal dans la nature humaine, le polar voit le mal dans l’organisation sociale transitoire. Un polar cause d’un monde déséquilibré (…) appelé à tomber et à passer. Le polar est la littérature de la crise. » Écrivain d’extrême gauche féru de roman noir, Manchette est influencé par le style d’écriture dit « comportementaliste » (« behaviorist » en anglais) dans lequel seuls sont décrits les faits et les actes, et non les émotions et ressentis des personnages, laissant au lecteur le soin de déchiffrer les non-dits. À la suite de Manchette, un certain nombre de romanciers français donne ses lettres de noblesse au néo-polar, chacun avec leur patte spécifique : Joseph Bialot (premier roman : Le Salon du prêt à saigner, 1978), Frédéric H. Fajardie (Tueur de flics, 1979), Didier Daeninckx (Meurtre pour mémoire, 1984), Jean-Bernard Pouy (Spinoza encule Hegel, 1983) (bien sûr il fallait que son premier roman soit celui avec le titre le plus difficile à placer, merci JB) ou encore Thierry Jonquet (Mémoire en cage, 1982). Je ne vais pas développer le style de chacun car ça ferait l’objet d’un article en soi, mais je vous invite vivement à les découvrir (ou redécouvrir, je ne sais pas) si vous vous intéressez au roman noir.

Et je vais juste piquer une citation à Thierry Jonquet qui, je trouve, synthétise assez bien l’esprit noir et son charme tragique un peu maso, mais pas dénué d’humour : « J'écris des romans noirs. Des intrigues où la haine, le désespoir se taillent la part du lion et n'en finissent plus de broyer de pauvres personnages auxquels je n'accorde aucune chance de salut. Chacun s'amuse comme il peut. »

Le roman policier, qui est toujours très populaire, a donc eu beaucoup d’occasions de se renouveler et de se diversifier depuis l’essor du whodunit (il fallait que je le case une dernière fois). Associé à des intrigues souvent intenses, que ce soit en termes de suspense scénaristique ou d’émotions, le genre continue de captiver sous ses diverses formes et j’espère que vous aurez l’occasion de l’explorer plus loin que ce panorama forcément limité à quelques jalons.

       

Mio
 
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