Concours de Nouvelle
Gagnant

Réveil sans douceur

« Vous ouvrez les yeux sur une pièce sombre, à peine éclairée par la lueur vacillante d’une bougie. Un courant d’air glacé balaie le lieu et vous frissonnez, réalisant soudainement votre totale nudité. Que faites-vous là ? Des murmures vous proviennent de la pièce voisine. Un pentagramme est dessiné au sang autour de vous. Une odeur âcre vous fait froncer le nez. Vous êtes attaché ! Impuissant, vous fermez les yeux et tentez de vous rappeler comment vous avez atterri là… »  

Impossible. Un mal de tête m'en empêche. Ce n'est pas cette douleur que l'on a quand on se fait frapper, je la connais assez pour le savoir. Horrible ! Elle martèle la tête. D’où peut-elle venir ? Je trouverais sans doute un lien avec ma situation, pour le moins désagréable. Je crois pourtant ne pas avoir une vie à attirer les ennuis. Je suis même sûr qu'il s'agit d'une méprise. Où alors d'un hautain personnage qui regarde d'un mauvais œil les fils de paysans qui font des études. Ce serait fort obsolète comme comportement. Bon après certains considèrent encore les femmes comme inférieures, donc bon... Je m'égare et me monte la tête. Ce filet d'air froid obstrue ma réflexion. Additionné à la fumée de la bougie, qui vu l'odeur, ne doit pas être composé de cire, mais d'une substance moins licite, ce froid me provoque une nausée dans ma gorge. Je ne peux pas laisser cette envie parvenir à ses fins, question de confort. Avoir dégoulinant sur son corps nu des restes de repas, sous différentes formes, mais d'une certaine chaleur, accompagnés d'un remugle inimitable, ça ne me donne pas envie. Est-ce cette fumée qui me fracasse la boite crânienne ? Je n'arrive plus à penser logiquement. Avec le pentagramme qui est autour de moi, du moins j'en vois un bout et devine le reste, la thèse d'un sacrifice humain pour une quelconque secte ne me paraît pas incohérent. Je ne le souhaite pas, ma durée de vie pourrait au moins se prolonger du triple. 

 Les murmures de la pièce juxtaposée cessent, je tente de faire le mort. Les pas s'approchent. Une clé est mise dans la serrure. Décidément, je ne pensais pas être aussi précieux. Un grincement m'annonce l'ouverture de la porte, je reste dans mon rôle, inamovible.  

 

- Argh ! je lâche ce cri de douleur. Vous faites quoi là ? Arrêtez ou je vais m’énerver ! Mon coup de pression est comme rejeté, j'aurais tout vu. J'ouvre les yeux. Trois personnages cagoulés se tiennent devant moi, l'un d'entre eux tient un tuyau et m'arrose d'une eau glacée. Je me crispe, mais une crampe démarre dans mon mollet droit. Dites-moi qu'il y a plus atroce que d'être ligoté à... je ne sais même pas quoi d'ailleurs, et de ne pas pouvoir masser une crampe. L'eau froide stoppe, mais ma souffrance et mes cris subsistent.  

- Mais bon sang vas-tu finir par te taire ! scande une voix féminine. Tu as déjà de la chance, s'il n'y avait que moi, tu serais six pieds sous terre. 

 

Une des rares fois que le sexe opposé s'adresse personnellement à moi. Dommage que ce

soit dans de telles conditions, l'eau gelée ne me met pas à mon avantage. L'algie vasculaire qui tinte dans ma tête est toujours présente, c'est dur d'en faire abstraction. Quant à la voix de mon agréable agresseuse, je ne la connais ni d'Adam, ni d'Ève.  

 

- Tu viens de refaire ma définition de la chance. De la famille de Robert Poisson ?  Et c'est reparti pour un tour de jet d'eau. J'espère que, contrairement à beaucoup de gens, son gaspillage a une raison plausible. 

- Pourrais-je, s'il vous plaît, au moins savoir la raison qui me force à être ici ? Accompagné de vos prénoms et pseudos Instagram si ce n'est pas trop demandé ! 

 

Elles me fusillent du regard, ces filles n'ont vraiment aucun sens de l'humour. L'une d'entre elles tourne une vanne près de la porte, puis elles s'en vont d'un pas décidé, synchronisées dans la colère.  

 

Je me retrouve de nouveau seul dans cette pièce humide. À quoi tourner cette vanne a pu lui servir ? Un bruit de tuyauterie puis de déversement d'eau dans mon dos ne tarde pas à me donner la réponse. Vu la chaleur négative de l'eau, la source doit être la même que celle du tuyau. Le débit est trop important pour s’évacuer totalement par le trou en dessous de la porte. Le niveau atteint rapidement mes chevilles, puis va inonder la bougie. Noyée, plus de fumée n'en sort, l'air sera plus pur, mais pour combien de temps en ai-je ? Si le support sur lequel je suis attaché était fait de matériaux flottant, ça aurait été trop beau et digne d'un roman. Forcément, je n'ai le droit qu'au béton, aucune chance que ça se décolle du sol. Je n'avais pas encore pensé à ma mort, mais j'avoue que celle-ci m'est bien vendue et me plaît, elle est loin d'être banale. 

 

Condamné à mourir sans aucune possibilité de bouger physiquement. Je n'ai pas encore lu de livre m'expliquant que faire dans cette situation. Prier ? Qui, je ne crois qu'en moi. Prononcer mes derniers mots ? À quoi bon, personne ne m'entend. Me débattre ? Sûrement pas, mon enveloppe corporelle doit rester dans son parfait état, délice pour les yeux.  

 

Seule la partie au-dessus de mes épaules n'est pas encore immergée. À chaque centimètre de peau gagné, par cette menace proliférante, mes frissons redoublent d'intensité. Un corps étant en pleine électrocution tremblerait moins. Ça y est, je retiens ma respiration. Le bruit autour de moi est devenu sourd, j'adore cette sensation, mais dans des circonstances moins rocambolesques, comme pendant des petits défis où il fallait retenir sa respiration sous l'eau avec ma sœur, je pouvais tricher, contrairement à maintenant. C'est la fin, mon corps m'oblige à ouvrir la bouche pour respirer, j'avale une eau dont je ne saurais pas décrire le goût et la provenance, j'avoue que je pense à autre chose qu'à mes potentiels problèmes digestifs après cette ingestion. Que je me sens honoré, le Titanic renaît en moi. Mon cœur s'accélère, la fin est-elle si triste ? Pas le temps de revoir les moments les plus heureux de ma vie. 

 

Une ribambelle de sens me saute dessus. L'odeur n'est plus âcre, mais vanillée avec une petite pointe de sueur. Mon goût n'est plus obstrué par d’innombrables gorgées d'eau, seulement par ma mauvaise haleine, repoussante. Allongé, je tente de me redresser, sans aucun repère visuel, mes yeux sont éblouis par la lumière de puissants projecteurs. Une barrière de voix et de rires se forme autour de moi. Je vais enfin pouvoir m'adresser clairement à ces sorcières, elles voulaient juste m'effrayer. Je n'ai jamais pu comprendre le monde et ses absurdités. 

Un homme me tenait, presque amicalement, par l'épaule. Une foule le secondait. Soudainement, il claqua dans ses doigts et tout me revient, je me sens... disons stupide. Au cas où mon cerveau ne suivrait pas, il m'explique ce qui c'est passé pour que j'atterrisse dans cette sombre pièce. 

- Alors, comment on se sent ? Après cette immersion en jeu de rôle par un hypnotiseur, que nous pouvons encore une fois applaudir ! Pour rappel, tu as voyagé dans ta nouvelle pour avoir gagné un concours.  

Je me tenais bien debout au milieu d'un plateau de télévision. Même le décor était imaginaire. Cette aventure m'avait au moins persuadé d'une chose que j’annonçais haut et fort :

 

- La prochaine fois, j'écrirai des histoires d'amour. 


Melvin Burnouf