c'est le lac

texte n°1 : Partir un jour

par Alexandre Adouard

 

« Partir un jouuuur, sans retouuuur ; effacer notre amouuuur »

Le salon a été transformé en bar karaoké et Clément s’est mis aux commandes de la musique. Malheureusement, entre ses goûts douteux en la matière et la nostalgie de me voir quitter la coloc’ après six longues années, sa sélection ne fait pas l’unanimité. Noé et Luc se sont néanmoins naturellement joints à lui pour une interprétation des 2BE3 qui, je n’en doute pas, hantera mon sommeil pendant les longues nuits hivernales de la Nouvelle-Écosse.

– Vi-vien ! Vi-vien ! VI-VIEN !

J’entends qu’on scande mon nom, et je me transforme en faon pris dans les phares d’une voiture sur une route déserte. Je cherche un endroit où me cacher – n’importe où, un placard, sous un lit, dans une baignoire. Soudain, on tire sur mon bras et je me retrouve dans le noir complet. Je cherche un interrupteur à tâtons, mais une main réprobatrice m’en dissuade.

– Tu veux nous faire repérer ou quoi ?

Je reconnais la voix. Sa voix.

– Je croyais que… je commence, mais il me coupe.

– Pas maintenant. Suis-moi.

Il pose sa main sur mon épaule et m’entraîne à sa suite, visiblement plus à son aise que moi dans la pénombre. Je devine alors qu’il a dû se cacher ici un bon moment, finissant par habituer ses yeux à l’obscurité environnante. Mon genou se cogne soudain à l’angle d’un meuble et j’implore Sainte Marie mère de Dieu de me donner la force de ne pas pousser le cri aigu que je sens remonter dans ma gorge.

– N’y pense même pas.

J’ai envie de lui dire que j’aimerais bien l’y voir, mais si j’ouvre la bouche, je n’ai absolument pas la moindre certitude de ce qui va en sortir.

Un grincement m’indique qu’il ouvre une porte, et une faible lueur nacrée trahit la présence d’une petite fenêtre. Je découvre alors que nous nous trouvons dans la salle de bain, et que Tristan est en train d’escalader le lavabo. Il ouvre la lucarne et se faufile à travers, avant qu’un bruit lourd ne m’apprenne qu’il a atterri de l’autre côté.

– Tu viens ? m’enjoint-il, mais je reste complètement figé, sans savoir quoi faire.

Sa tête réapparaît dans l’ouverture, ses traits indistincts, puis il tend une main dans ma direction.

– Qu’est-ce que tu fous ? s’impatiente-t-il. Ramène-toi !

Je soupire. Sur mon épaule, un Clément angélique me souffle de regagner le salon. Sur la droite, Noé et ses cornes rouge vif m’intime de saisir la main qu’on me tend. Finalement, c’est la voix de Luc qui, sur des notes encore jamais répertoriées de mémoire d’homme, entonne une version très personnelle de « Je ne vous oublie pas » qui me convainc de mettre un pied sur le lavabo et de me laisser entraîner par l’interstice. De l’autre côté, je me rends compte que nous sommes sur un toit, en pente, couvert de tuiles en ardoise, avec une vue imprenable sur la ville endormie. Tristan ne dit rien, me laissant observer le spectacle.

– C’est magnifique ! je ne peux m’empêcher de dire platement. Je suis content de voir ça une dernière fois avant de partir.

– Je suis bien d’accord.

Je me rends compte que Tristan a les yeux rivés sur moi, et que sa remarque n’a rien d’innocent.

– Pourquoi tu es ici ? je demande sèchement.

– Pourquoi tu pars ? rétorque-t-il sur le même ton.

– Il faut bien partir un jour, pas vrai ?

– Sans retour ?

– Tu vas vraiment t’y mettre, toi aussi ?

– C’était trop tentant.

Le silence retombe, lourd et oppressant. Soudain, le scintillement de la ville devant nous semble avoir perdu son charme. Une brume flotte au-dessus des toits, compacte, menaçante.

– On s’est déjà dit au revoir, finis-je par reprendre. C’était suffisamment dur comme ça.

– C’est jamais facile, de dire au revoir.

– T’en as d’autres, des phrases à la con comme ça ?

– Quelques-unes, mais je les garde pour plus tard.

Un sourire m’échappe, faible mais authentique.

– Il faut que j’y retourne.

Je me lève. Tristan m’imite, me bloque le chemin.

– Ne m’abandonne pas.

Cette fois, j’éclate franchement de rire.

– C’est toi qui dis ça.

Il baisse les yeux, penaud. J’aimerais lui en vouloir, mais j’ai passé ce cap depuis longtemps.

– C’est à cause de moi que tu pars ? demande-t-il finalement d’une voix brisée qui me fend le cœur.

Que répondre à ça ? Oui, évidemment, mais pas que. On est trop vieux pour continuer à vivre comme des ados, à faire des nuits blanches pour jouer aux jeux vidéo et à chanter les 2BE3 avec une bouteille de vodka à la main. La vie d’adulte finit toujours par nous rattraper.

– J’ai besoin de changer d’air.

Il ne dit rien. Il a toujours su lire entre les lignes, maintenant plus que jamais. Comment en est-on arrivé là ?

– Vivien ?

Je fais volte-face. À la fenêtre, le visage réprobateur et alcoolisé de Clément me toise.

– Putain, mais comment t’es arrivé là ?

– Je…

– Ça fait une heure qu’on te cherche !

Pris de court, je me contente de répondre :

– J’avais besoin de prendre l’air.

Son regard l’indique qu’il n’est pas convaincu, mais le connaissant, c’est peut-être juste un relent de vodka.

– Allez, ramène-toi ! me presse-t-il.

Un dernier coup d’œil derrière moi m’apprend que Tristan a disparu. Je remonte vers la fenêtre que j’escalade tant bien que mal et finis par débouler en trombe dans la salle de bain, m’étalant de tout mon long sur Clément.

– Ça va ? lance-t-on de concert.

Je lui assure que tout va bien et nous nous relevons chacun notre tour.

– Ça va ? répète-t-il, car Clément répète toujours les choses quand il est bourré.

– Je t’ai dit que oui.

Il m’offre un regard circonspect ; cette fois, j’en suis sûr, la vodka n’y est pour rien.

– C’est Tristan ? reprend-il.

– À ton avis ?

Il soupire, mi-blasé, mi-abattu.

– Comment tu veux qu’on te laisse partir alors que tu n’arrives pas à passer à autre chose ?

– Tu dis ça comme si c’était facile.

– J’ai jamais dit ça, Viv’, mais ça fait plus de six mois.

– Je sais.

– Vous étiez amoureux, vous aviez des projets, je le comprends bien. Mais il faut vraiment que tu te reprennes en main.

– C’est pour ça que je pars. Je veux prendre un nouveau départ.

– Tu es sûr que tu ne prends pas la fuite, plutôt ?

– Je vois pas la différence.

Clément place une main compatissante sur mon épaule.

– La différence, c’est que si tu prends la fuite, ne t’attends pas à laisser son fantôme derrière toi. Si tu continues de refuser d’accepter sa mort, tu auras beau partir à l’autre bout du monde, il sera toujours là pour t’empêcher d’avancer.

Les larmes aux yeux, je regarde en direction de la petite fenêtre où le reflet de Tristan m’adresse un clin d’œil avant de disparaître, je l’espère, pour toujours.

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