c'est le lac

texte n°3 : That's science

par Sébastien Danielo

 

Marc sursaute en entendant la voix.

– Vous allez bien ?

Il tente de se retourner, mais la gangue de boue qui le recouvre gêne ses mouvements. Il renonce finalement et hoche la tête, reprend son observation, les jumelles braquées sur les flots. Néanmoins, maintenant qu’il en est conscient, la présence derrière lui finit par lui peser. Dans un énorme bruit de succion, il s’arrache à la berge boueuse et se tourne vers son interlocutrice. Cette dernière le toise comme un énergumène particulièrement exotique et intéressant. Il est vrai qu’il ne se présente pas sous son meilleur jour. Il est crotté jusqu’au chapeau informe qui – selon lui – brouille les contours trop nets de sa tête.

Le camouflage de son treillis est inutile, entièrement recouvert de terre, d’algues et de joncs. Une famille de vers remonte la jambe de son pantalon, et ses bottes gargouillent à chacun des mouvements de ses pieds transis. Même son reflex « tropical » grand angle, avec focus réglable, contraste ajusté et trépied géostabilisé – pour peu que cela signifie bien quelque chose – semble en piteux état. Son vis-à-vis présente beaucoup mieux. De bonnes chaussures de marche, un de ces pantalons en polymère tissé, résistant et léger, une veste anti-pluie sur un vêtement technique, elle semble prête pour n’importe quelle randonnée. Un bandeau qui retient ses cheveux, deux solides bâtons de marche, un sac à dos d’où dépasse la pipette d’un camel bag complètent sa tenue. Il se sent franchement miteux, et bégaie en essayant de s’expliquer :

– Non, mais en fait si, c’est le lac.

Elle lève un sourcil interrogateur.

– Si si, j’ai fait des recherches, c’est celui-ci.

Elle cligne des yeux, fait une moue et, comme il paraît évident qu’il semble sûr de lui, pose la question qui lui brûle les lèvres :

– Mais c’est le lac de quoi ?

Il semble d’abord décontenancé, puis une lueur de triomphe traverse son regard.

– Celui de la Dame du Lac, bien sûr ! Vous en avez entendu parler, forcément, les légendes arthuriennes, Merlin, Lancelot… La Dame du Lac !

Elle fronce les sourcils.

– Les légendes bretonnes de Brocéliande ?

– Oui ! Vous voyez, vous connaissez !

Il sourit avec enthousiasme, et une rigole d’eau claire trace une ligne dans la crasse qui le recouvre. La femme se mord la lèvre inférieure, comme si elle retenait une remarque acerbe.

– Mais, euh… Vous êtes au lac Vert ici, en Haute-Savoie… Vous savez, il y a peu de chances que des légendes bretonnes trouvent leur origine ici…

– Je sais, c’est ce que tout le monde me dit, mais je ne suis pas stupide, j’ai fait beaucoup de recherches. Toutes les sources concordent, c’est ici le lac de la Dame du Lac.

– Les sources ?

– J’ai cherché sur Internet, étudié des vidéos, fait des comparatifs topographiques entre les images et les lieux, je suis sûr à 100 % qu’il s’agit de ce lac.

La femme recule d’un pas en rassemblant ses bâtons et lui jette le regard inquiet habituellement réservé aux fous qu’on ne souhaite pas contrarier.

– Les vidéos ?

– Bien sûr ! Il y a énormément de courts-métrages de la geste arthurienne, beaucoup concordent et mènent vers ce lieu. On peut remercier M6.

– Attendez, vous voulez dire que vous vous basez sur la série Kaamelott pour vos recherches ?

Emporté par son enthousiasme, il acquiesce et projette de la boue un peu partout.

– Bien sûr, il n’y a pas de sot média, juste des interprétations erronées. Si vous les étudiez correctement, les vidéos peuvent vous apporter plein d’informations.

La femme semble réfléchir.

– Du coup, vous attendez la Dame du Lac ? Vous savez que, dans la série, elle n’est plus dans le lac ?

Il acquiesce avec condescendance.

– Bien sûr, il faut trier les informations, tout ne peut pas être vrai. Mais ça fait trois jours que je suis là, je peux vous assurer que je la trouverai.

– Trois jours ? Mais vous allez rester ici combien de temps ?

– J’ai encore à manger pour trois jours supplémentaires. D’ailleurs, je n’ai pas trop de temps à perdre, je ne dois pas interrompre ma quête plus longtemps. Vous pouvez me laisser tranquille ?

– Oh, allez-y, je m’en voudrais de vous déranger.

Marc se retourne et, avec des mouvements pénibles dus à ses vêtements détrempés, se réinstalle dans son trou humide, les jumelles rivées sur la surface calme du lac.

D’un air dubitatif et ennuyé, elle le regarde s’installer et secoue la tête. Puis, avec un dernier soupir, la Dame du Lac reprend son apparence éthérée, aquatique, et disparaît lentement dans le sol.

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