c'est le lac

texte n°2 : L'interdit

par Sarah Dzieciol

 

Dans mon village, nous avons une légende. Il est dit que tous ceux s’approchant du lac en subiront les conséquences. C’est pour cela qu’il est interdit de s’en approcher. Des remparts ont été érigés et des panneaux plantés sur les arbres alentours pour nous en dissuader.

On raconte que ce lac a le pouvoir d’attirer les gens et de leur faire perdre la raison. À tel point que plusieurs personnes y ont été retrouvées inconscientes, le corps à moitié immergé. Lorsqu’elles se sont réveillées, elles avaient toutes changé.

Ma grand-mère fut une victime du lac. Elle s’y était rendue malgré l’interdiction ; il lui fallait de l’eau pour ma mère, encore nourrisson en ce temps-là.

Elle fut retrouvée plusieurs heures plus tard, inconsciente. Personne n’avait pensé à la chercher là, tout le monde la croyait raisonnable. Après ce jour, elle ne fut plus jamais la même. Mon grand-père racontait qu’il lui arrivait de la surprendre, le visage déformé par la folie, faisant des actions insensées. Et surtout, elle qui avait eu tant de mal à avoir un enfant, elle n’avait même plus posé les yeux sur ma mère.

Des villageois pensèrent que la malédiction du lac avait encore frappé, d’autres qu’elle avait eu un choc, et d’autres encore qu’elle avait un amant.

Depuis cet incident, il ne s’était plus rien passé.

On racontait la sombre histoire de ce lac aux enfants pour les dissuader de s’en approcher. C’était sans compter sur l’esprit revêche de mes camarades.

 

Un après-midi, alors que le soleil était haut dans le ciel, des amis m’invitèrent à les rejoindre. Nous avions tous seize ans et profitions de cet après-midi loin des bancs de l’école.

Les villageois nous connaissaient tous et nous apostrophaient lorsque nous faisions trop de grabuge à leur goût.

L’un de mes amis eut une idée : aller au bord du lac, voir qui aurait l’audace de braver l’interdit. Je n’étais pas bien courageuse, mais j’acceptai, portée par l’effet de groupe. Mon amie Clara fut la première à se porter volontaire. Cachés derrière les grands chênes, nous la regardâmes franchir le champ de fleurs sauvages que le printemps avait fait éclore tout autour du lac. Elle s’avança jusqu’à l’eau, mais sa bravoure n’alla pas jusqu’à y tremper les pieds.

Elle revint vers nous, le regard fier et la tête haute.

– As-tu ressenti quelque chose ? demandai-je alors, curieuse.

– Ne dis pas de bêtises Sonia, tu sais bien que ce ne sont que des histoires pour enfants ! me répondit-elle, mauvaise.

Des histoires pour enfants, peut-être, mais j’avais bien vu la peur dans ses yeux lorsqu’elle s’était approchée de l’eau.

Mes deux autres amis eurent le courage de reproduire la prouesse de Clara. Plus j’y pensais, et plus je ne m’en sentais pas capable. Mais, poussée par mes pairs, je franchis moi aussi le parterre de fleurs qui me séparait de l’endroit interdit.

J’avançais comme dans un rêve, ne contrôlant plus mes mouvements et mes pensées embrumées. Arrivée au bord de l’eau, j’entendis Clara me féliciter et me dire de revenir vers eux. Mais mes gestes ne m’appartenaient plus. J’étais irrévocablement attirée par la surface lisse du lac.

J’entendis de nouveau la voix de Clara s’élever ; cette fois, elle était paniquée.

Alors que mes pieds étaient dans l’eau, que le bas de ma robe était mouillé par les ondulations de l’eau que je provoquais, on me tira par les épaules. Un villageois, alerté par les cris de mes amis, m’avait sauvée.

Mais pour combien de temps ?

 

Plusieurs nuits après cet après-midi étrange, je me réveillais en sueur, agitée et perturbée. Je ressentais un appel indescriptible qui me poussait à aller au bord du lac. Mais je résistais.

Jusqu’au soir où l’appel fut le plus fort.

Discrètement, je traversais le village endormi et me rendis au bord de l’eau. La surface lisse agissait comme un miroir et reflétait la beauté de la lune. Les étoiles scintillaient à ses côtés sur le reflet, rendant l’atmosphère magique. L’appel au fond de moi fut plus fort encore lorsque mes pieds touchèrent l’eau, et je m’y enfonçai entièrement.

Quand je repris mes esprits et la pleine possessivité de mes moyens, quelques heures plus tard, quelque chose d’étrange me frappa. J’étais toujours dans le lac, mais mon corps se trouvait sur le rivage. J’observais mon corps, persuadée d’être morte, lorsqu’il se leva.

C’était bien mon corps : il s’agissait bien de ma robe de chambre brodée, de mes longs cheveux bruns, de mes yeux bleus aussi. Mais la lueur qui y brillait était étrange.

Soudain, je compris.

La légende était vraie, mais loin de faire perdre l’esprit aux personnes s’y baignant, le lac envoyait des esprits malins habiter les corps de ceux qui osaient.

Dans un dernier élan de courage, y mettant toute ma force, je levais le bras vers la lune. Si quelqu’un d’autre que mon corps possédé s’était trouvé là, il aurait vu une main. Mais je devais me rendre à l’évidence. Je serai emprisonnée à jamais.

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