S’il existe un classement de l’œuvre la plus torturée et la plus déformée de la littérature, Conan est certainement en tête, caracolant loin devant les autres une épée à la main. L’image d’un Arnold Schwarzenegger bodybuildé en slip à fourrure nommé pour l’occasion « Conan le Barbare » – je vous laisse trouver la contrepèterie – est une vision lessivée, simpliste et réductrice de la pensée de son auteur, Robert E. Howard.

 

Bien plus que des combats sanglants entrecoupés de courses à pied, les nouvelles originelles sont, à l’instar de beaucoup de bonnes œuvres de fantasy – dont Conan est l’un des trois piliers fondateurs – une critique déguisée du monde dans lequel vit l’auteur. Apparu pour la première fois dans le magazine Weird TalesContes étranges – en 1932, il est un héros mélancolique, conscient de ses responsabilités, évoluant dans un univers lovecraftien, reflet de la Grande Dépression qui suivit le krash boursier de 1929.

Conan

par nameless

Conan le simple

 

Conan apparait pour la première fois en tant que roi d’Aquilonie, le peuple le plus civilisé de l’univers d’Howard. Un brin déplacé dans son grand bureau de dirigeant, il y effectue néanmoins des tâches administratives, non sans envier son second qui part à la guerre. Dans cette première nouvelle, Le Phénix sur l’épée, il y est décrit comme un « barbare » par ses adversaires pour deux raisons. Primo, c’est un mercenaire étranger, donc un combattant assoiffé de sang. Secundo, c’est un homme aux plaisirs simples, donc un abruti qui ne comprend pas les raffinements civilisés. Ce seront les principales caractéristiques du Conan originel : un combattant expérimenté, probablement l’un des meilleurs, aux désirs sobres, conscient et fatigué de ses responsabilités, mélancolique face aux vicissitudes et circonvolutions alambiquées de la civilisation.

Les écrits d’Howard sont empreints de cette double vision. Les ennemis toujours plus intelligents de Conan semblent établir des plans pervers et tarabiscotés, pour finalement perdre face à la logique toute simple du barbare. Il existe grosso modo deux périodes principales de la vie de Conan : sa vie de voleur et mercenaire, et sa vie de roi. Dans la première, la naïveté et la rudesse du héros font face à l’hypocrisie et au sarcasme des civilisés. Instinctivement, il comprend qu’on se moque de lui, mais en semble le plus souvent interloqué et n’en comprend pas la raison. Avec l’âge, le personnage évolue et le roi Conan devient parfaitement au fait de la duplicité et du machiavélisme, sans pour autant les utiliser lui-même. Il reste direct et franc en toute circonstance.

 

Loin de critiquer la candeur de son héros, Howard préfère montrer du doigt la prétendue supériorité crasse de la civilisation et la complexité inutile d’un monde qui réfléchit au lieu d’agir. Il insiste sur la lourdeur des décors, la futilité des pensées complexes et le ridicule des parures. Conan ne s’en embarrasse pas : « il se dégageait de lui une telle vitalité élémentaire que la pompe des conquérants en devenait clinquante » (La Citadelle Écarlate, R.E. Howard).

 

À travers son héros instinctif et sauvage, Howard montre l’inanité et la perversion du progrès. Bien que vengeur et susceptible, Conan sort rarement son arme en premier, préférant par sagesse éviter le combat. Mais malheur à celui qui l’attaque. Son style simple et sans fioritures le fera triompher à coup sûr, même s’il s’en faut parfois d’un cheveu ou de beaucoup de chance. Ce qui sauvera Conan à chaque fois, c’est son instinct, sa capacité à se passer de tout superflu, l’apanage des civilisations.Il comprend, par instinct, quel choix lui permettra de survivre. À travers plusieurs de ses nouvelles, Howard tente de montrer que c’est cet instinct qui importe plus que tout, et que la civilisation, en s’en coupant, s’entraine dans sa propre chute : «  La vitesse aveuglante du barbare paralysait les sens des policiers, réduisant leurs gestes à autant de mouvements futiles. » (Le Dieu dans le Sarcophage, R.E. Howard), « Le juge […] m’a tenu un grand discours où il était question de mon devoir envers l’État, la société et d’autres choses auxquels je n’ai rien compris […]. Comprenant alors qu’ils étaient tous fous […] » (La Reine de la Côte Noire, R.E Howard)

Cependant, Howard ne prône pas le retour à la nature ou à la sauvagerie. Il ne fait que montrer que la civilisation mène invariablement à la décadence. L’une est la conséquence inévitable de l’autre. Le progrès apporte avec lui multiplicité, intrication, complexité et enchevêtrement, avant de s’effondrer sous le poids de son propre encombrement et de ses inepties, lui qui a laissé la facilité et la logique de côté depuis longtemps. Même l’univers créé par Howard reflète cet état d’esprit. Son « Âge insoupçonné » commence avec l’effondrement de la civilisation atlante, et se termine avec les grandes invasions barbares pictes.

 

Le monde de Conan est lui aussi éphémère et fragile. Toute civilisation connait sa décadence, et il est permis de penser qu’Howard reconnaissait dans le krash boursier celui de la sienne. En replaçant ces écrits dans le contexte de leur époque, on peut un peu mieux comprendre la volonté d’Howard. Le krash boursier de 1929 qui laisse l’Amérique exsangue n’est pas une période propice à l’optimisme et montre la faiblesse de la civilisation occidentale. Le système monétaire complexe reposant sur de la spéculation, pilier de la modernité occidentale, n’est qu’un colosse aux pieds d’argile. La simplicité du troc a laissé place à d’improbables théories mathématiques sans liens avec la réalité de la consommation. Howard lui-même subira ce revers de plein fouet, englué dans les difficultés financières. Pécuniairement dépendant de ses publications, il écrira certaines de ses nouvelles avec une approche plus commerciale pour pouvoir rafler quelques couvertures.

 
Conan le mélancolique

 

« Les forêts ténébreuses, masquant les pentes des sombres collines », « l’éternelle voûte de plomb des nuages gris », « Cimmérie, terre de Ténèbres et de profonde Nuit ». Voici comment Howard décrivait la terre natale de Conan le Cimmérien. Un paysage triste et morose, à l’image du héros et de son auteur. Robert E. Howard se suicidera à l’âge de trente ans, après avoir appris que sa mère dont il a pris la charge ne sortira plus du coma.

 

La noirceur et l’amertume de l’époque – et d’Howard – transpirent sous le vernis de l’aventure. La civilisation brille souvent de mille feux factices au début des nouvelles mais, prise à son propre jeu, elle termine toujours dans sa propre obscurité, souvent sanglante. La violence des combats, les descriptions crues et acerbes plongent le lecteur dans un monde pessimiste et sombre. La folie des grandeurs et la décadence habitent chaque page et chaque tournure de phrase. Tout semble passager, et même les plus grands héros ne sont qu’humains soumis à une mort violente et aveugle. Toute gloire et renommée disparaitra avec la fin de la civilisation, rendant futile les grandes guerres, les complots fratricides et les luttes de pouvoir. Même son héros, s’il n’est pas perverti par la civilisation, reste un personnage violent et sanglant, dont la barbarie « n’a rien d’idyllique ».

Rien ne semble trouver grâce aux yeux d’Howard, ce qui peut être imputé à la décrépitude de sa propre société comme à ses influences très lovecraftiennes. Les deux auteurs s’estimaient mutuellement et leur correspondance n’est pas un secret. Les aventures de Conan sont truffées de références et d’emprunts à la mythologie lovecraftienne, mentionnant de Grands Anciens, parlant de civilisations pré-humaines dirigées par des monstres démesurés… La magie noire, pervertie, est toujours présente dans Conan, et permet le plus souvent d’appeler des entités vivant sur d’autres plans, des créatures hybrides faites d’obscurité et défiant toute logique. Conan lui-même, qui pourtant décapite instinctivement ce genre de monstruosités à tour de bras, fuit en général lorsqu’il se rend compte de l’aberration qui lui fait face.

 

Tout comme l’univers de Lovecraft, l’« Âge insoupçonné » d’Howard n’est qu’un minuscule bout d’un univers vaste et terrible, où les insanités dépassent l’entendement, et où les concepts humains sont dénués de sens. Dans La Tour de l’Éléphant, Conan rencontre l’une de ces créatures, heureusement pacifique, avec laquelle il s’entretient : « ma planète, la verte Yag, qui gravite […] aux confins extérieurs de cet univers. Nous avons traversé l’espace […] plus vite que la lumière » (La Tour de l’Éléphant, R.E. Howard, 1933). L’humanité apparait, pour Howard comme pour Lovecraft, comme une fragile étincelle qui peut s’éteindre à tout moment. La vanité des découvertes, l’arrogance du progrès et l’avancée de la civilisation semblent au final de vaines prétentions.

Conan le profané

Dès les années 1950, plusieurs auteurs s’emparent de l’univers de Conan, Lyon Sprague de Camp et Lin Carter en particulier. Ils réarrangent et continuent le travail d’Howard, sous la forme d’une anthologie en huit volumes qui casse la chronologie originelle. L’auteur tenait à conserver un côté chroniques orales, dans un désordre chronologique mais une continuité narrative. Les deux « collaborateurs posthumes » créeront une chronologie temporelle des aventures de Conan, arrangeant les nouvelles, en terminant d’autres, ajoutant leur propre travail aux côtés de celui du créateur, dénaturant en partie l’essence même de Conan. Par exemple, les titres comportant le nom du héros – Conan le champion,Conan le victorieux, Conan l’invaincu, etc. – souvent considérés comme liés à l’œuvre, sont de pures inventions post-Howard. Ce dernier préférait vendre ses nouvelles sous un titre plus parlant, généralement décrivant l’adversité à laquelle se confrontait Conan : Le Diable d’Airain, Le Colosse noir, la Reine de la Côte Noire

Mais la fièvre barbaresque avait atteint l’Amérique, et de nombreux autres acteurs vinrent parodier et pasticher Conan, en tête desquels Marvel. Conan le barbare fut le premier comic adapté des récits d’Howard. La popularité fut telle que l’appellation d’origine – Conan le Cimmérien – fut oubliée au profit de celle-ci. De même, afin de correspondre à l’univers de super-héros en costumes cher à Marvel, les dessinateurs prirent soin de l’affubler en permanence d’un pagne de fourrure et d’une épée, seuls attributs du « barbare » quelle que soit la météo. Cette représentation devint bientôt la norme, puis un sujet de raillerie, bien loin des « vêtements de qualité, mais de facture simple » (Le Phénix sur l’épée, R.E. Howard, 1932) ou de « la silhouette du roi occidental dans son armure noire » (La Citadelle écarlate, R.E. Howard).

Le cinéma ne fut pas en reste. La première adaptation filmique vit Conan sous les traits d’Arnold Schwarzenegger, acteur débutant au style un peu coincé, qui fut doublé en version originale tellement son accent était incompréhensible. Le thème central du « secret de l’acier » achève de plonger l’univers de Conan dans un barbarisme préhistorique loin de toute culture et civilisation, pourtant un thème récurrent chez Howard. La suite tout comme le remake de 2011 ne sont que prétexte à des combats sanglants, de beaux torses huilés et des femmes à moitié dévêtues, continuant à véhiculer l’image erronée d’une masculinité dominant par le physique et la force avantageuse.

 

Bien plus qu’un homme dominant ses semblables par sa seule force, le Conan originel est au contraire souvent dépeint comme un animal, la plupart du temps comme un loup ou un tigre, un prédateur plutôt qu’un supérieur. Plus que sa force, c’est sa vivacité et sa réactivité qui sont mises en avant – « le moindre de ses mouvements révélait cette parfaite coordination entre ses muscles d’acier et son esprit aiguisé qui est l’apanage du combattant-né » (Le Phénix sur l’épée, R.E. Howard). Plus tard, il est montré comme un souverain bienveillant, conscient des besoins de son peuple alors qu’il défie des rois l’ayant trahis : « Vous êtes là, vautrés dans du satin à siroter du vin pendant que votre peuple sue sang et eau […] pas un noble d’Aquilonie n’oserait menacer le plus humble de mes sujets, et les impôts y sont plus légers que partout ailleurs au monde. » (La Citadelle écarlate, R.E. Howard).

On est loin du concept réducteur d’« écraser ses ennemis, les voir mourir devant soi et entendre les lamentations de leurs femmes ». (Conan le barbare, Arnold Schwarzenegger, 1984).

Conan la légende

Malgré le prisme déformant de la culture populaire et ses clichés, ou peut-être grâce à lui, Conan est devenu, avec la Terre du Milieu de Tolkien et la mythologie lovecraftienne, l’un des trois piliers de la fantasy moderne. Littérature de l’imaginaire, la fantasy est un genre où le surnaturel est accepté comme faisant partie intégrante d’un monde, imaginaire ou non. L’univers de Lovecraft, au début du siècle, ouvre la voie. Son cosmos est empli de créatures dantesques, son espace infini abrite des horreurs sombres, foisonnant de possibilités et d’angoisses. Toutes sortes de créatures amèneront par leur simple existence l’humanité à la mort ou à la folie. Très proche du fantastique – où le surnaturel fait irruption dans l’habituel – il en diffère par le fait que c’est l’humanité, à travers ses nouvelles connaissances, qui aperçoit enfin ce qu’il se passe vraiment derrière le voile de l’ignorance.

Avec Conan, Howard apporte l’héroïsme qui faisait défaut à Lovecraftl’heroic fantasy, sous-genre de la fantasy traitant de héro-ïne-s solitaires, en découle d’ailleurs directement. Il réinvente la figure du héros – de l’héroïne – qui vainc toutes les difficultés et triomphe toujours. Avec sa vision profondément teintée de pessimisme, la victoire peut parfois paraître amère, le héros – l’héroïne – en sortir brisé-e, mais sa motivation reste pure.

Enfin, c’est dans les années 1950 que la fantasy quitte les milieux populaires pour obtenir ses lettres de noblesse littéraires. L’univers ultra riche et détaillé de J.R.R Tolkien inondera le marché, amenant enfin un contenu détaillé comportant des langues, des peuples, une géographie et une histoire. Les trois ingrédients principaux de la fantasy sont enfin réunis : une adversité effroyable, un héros victorieux et un univers magique.Quoi de mieux pour faire rêver des générations de jeunes gens et les pousser à créer leurs propres aventures ?

Warhammer (jeu de figurine, Games Workshop), le Disque-monde (chroniques littéraires, Terry Pratchett), Warcraft (jeu vidéo, Blizzard), le Trône de Fer (saga littéraire, G.R.R. Martin), Final Fantasy (jeu vidéo, Square Enix), Harry Potter (saga littéraire, J.K. Rowling) ou encore Lanfeust de Troy (série de BD, Arleston-Tarquin) s’inspirent largement de ces trois piliers. Le tout premier jeu de rôle, Dungeons & Dragons (TSR) est un mélange des genres qui montre à la fois un univers féérique, doux et cultivé avec des elfes furtifs et discrets ; brutal, violent et sanglant avec des barbares berserkr vêtus de fourrures ; et retors, maléfique, et angoissant avec des créatures sombres et informes. Et si le combat se déroule dans un vieux donjon souterrain décrépi à l’histoire mouvementée et ancienne, entouré d’une aura violette déchirant le tissu temporel, c’est que les trois auteurs sont penchés sur l’épaule du MJ pour lui souffler leurs idées.

Conan le réhabilité ?

En 2007, les écrits d’Howard firent l’objet d’une nouvelle réédition en plusieurs langues, débarrassée des ajouts de De Camp et Carter. En 2016, le jeu de plateau Conan (Monolith) explosait les chiffres de financement participatif avec une volonté affirmée de coller de très près aux écrits du créateur. Peut-être qu’enfin l’œuvre d’Howard s’est libérée de son carcan superficiel et stéréotypé pour se montrer sous son vrai jour, simple, sombre et sauvage ?

nameless
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