2ème place - Nouveau Départ

Les pierres volantes

par Seb Danielo

 

— Cinq…

Je sens la sueur qui goutte sous mes bandages. L’infirmière les a trop serrés. Peut-être que j’aurais dû les écouter, à l’hôpital, peut-être que je ne suis pas encore prêt. Le sang bat à mes tempes, le mal de crâne monte. Respire doucement, ce n’est pas la première fois que tu fais ça. « Peut-être, mais la dernière fois, rappelle-toi comment ça a fini ». La voix de la raison. Toujours là quand il ne faut pas. Mais cette fois je peux lui répondre : « la dernière fois, justement je m’en rappelle pas ».

— Quatre…

La sueur m’arrive dans les sourcils. Instinctivement, je m’essuie de la main droite. Pas la bonne. Le contact de mes doigts froids me rappelle qu’ils ne sont aujourd’hui plus que fer et vapeur. Oh, le dernier cri, les sensations sont identiques, la précision du toucher aussi fine qu’avec mon ancienne main, la vraie. Mais la sensation sur mon front est étrange. M’essuyer la sueur revient à me racler le crâne avec une cuillère. Je n’y suis pas encore habitué et cela peut être une distraction. Et les distractions sont malvenues, pendant les courses de dirigeables.

— Trois…

Ce n’est pas une distraction, qui m’a fait quitter le circuit. Pas la mienne en tout cas. Alors que j’étais au sommet de ma gloire, que j’allais remporter à la fois la Course des Pierres Volantes et le championnat. « Tu vois que tu te souviens ». Evidemment, que je me souviens. Pas de tout, heureusement. Mais je me souviens du virage de la falaise, je me souviens du choc à l’arrière, des structures qui se tordent, du zeppelin qui gîte. Le gaz qui s’enflamme, les moteurs qui explosent, le sol qui se rapproche trop vite.

— Deux…

Puis l’hôpital. Un choc. Passer sans transition du feu, de la chaleur et de la douleur au calme absolu. Du cri lancinant de l’acier torturé au « plic » régulier d’un compte-gouttes. De l’image tordue de pierres acérées aux lignes droites et pâles d’une chambre d’hôpital. Puis un second choc, lorsque le corps ne répond pas, qu’on est comme coincé dans ses propres membres. Et après des heures passées à hurler dans sa tête, l’explication qui arrive enfin. Sous la forme d’une jeune et jolie infirmière au sourire charmant, mais pas suffisamment pour atténuer le troisième choc. Le pire. Celui qui t’apprend qu’après presque un an de coma, une gemme dans ta tête te permet d’être encore toi et soutient ton cerveau à moitié écrasé par ta boîte crânienne. Qui t’apprend que ton bras et jambe gauches sont des vapo-prothèses. Que tu respires grâce à des soufflets et que tu ne pourras plus jamais vivre ta vie comme tu l’entends : finies, les courses.

— Un…

Justement, la dernière inspiration. Profonde, calme. Vérifier une dernière fois les cadrans. Bien placer ses mains sur les manettes, ses pieds sur les pédales. Se caler au fond de son siège, pour sentir chaque vibration de la machine. Celle-là ne gronde pas comme l’Aventurier Volant. Lui, c’était un bon engin. Le meilleur. Il répondait au doigt et à l’œil, je connaissais ses réactions par cœur. Chaque rivet, chaque engrenage me parlait. Mon dirigeable était à la fois un ami, un frère, une amante. Ensemble, on avait vécu beaucoup, traversé toutes les épreuves et tout gagné ou presque. Aujourd’hui, j’ai beau l’avoir conçue, assemblée, préparée, je ne connais pas Renaissance aussi bien que je connaissais l’Aventurier. Peut-être avaient-ils raison. Peut-être que je n’aurais pas dû recommencer. Peut-être que je devrais tout arrêter. Peut-être que…

— Zéro !

Les réacteurs grondent, le dirigeable s’arrache à l’inertie, la foule acclame, l’accélération me plaque au fauteuil. Ils avaient tort. Je suis vivant. Je suis Rof Steamflow, le Prince des Dirigeables.

 

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