feuille morte

texte n°2 ex-aequo : Le thym pousse

par Sébastien Verdier

 

Comme je revenais, tôt ce matin, du cimetière d’un pas lent (c’était dimanche, rien ne justifiait la moindre hâte en quoi que ce soit), je fus soudainement frappé du vif souvenir d’une curieuse histoire qui m’était arrivé pendant mon enfance. 

Pourquoi est-ce que cette petite aventure étrange m’est revenue ce matin, alors que je remontais tranquillement l’avenue Saint Pons, je ne sais pas. Peut-être parce que cela faisait longtemps que je n’avais pas revu ma vieille maison de famille et que ses épais murs de pierre, ses ombres et ses volets grinçants m’ont insidieusement replongé – inconsciemment – dans une époque éteinte ? Ou peut-être est-ce simplement ce petit cimetière, accroché à la frontière de ce minuscule village de l’arrière-pays Aixois qui, par l’alignement de ses tombes modernes, par la succession de ses stèles de pierres dépareillées et par la majesté modeste de ses mausolées baroques, m’a rappelé – par association d’idées – cette anecdote passée ? Ou peut-être est-ce juste cette période où l’on honore les défunts, cette saison où tombent les feuilles, qui m’a mystérieusement replongé près de cinquante ans plus tôt, à la même saison morte, mais où les défunts vivaient encore ?

Je ne sais pas.

 

Ce que je sais, c’est que tout commença un matin, ou plutôt avant l’aube. Nous devions être à la fin d’octobre, à moins que ce ne fût le début de novembre. Oui, ce devait être en novembre, le 3 ou le 4. Le jour exact m’échappe, mais pas le reste des événements qui me sont revenus ce matin, en pleine mémoire, et que je m’apprête à vous restituer, certainement parce que, quelque part, cela me rend heureux de me replonger dans ces souvenirs, de les partager, ou du moins, une partie d’entre eux, pas tous, même si je les évoquerai néanmoins, afin que le lecteur sache tout ce qu’il y a à savoir.

 

*

 

C’est d’abord des murmures, puis une voix, un peu éraillée, qui dit qu’il est l’heure, que le soleil va bientôt se lever. Ces chuchotements ont certainement précédé un léger grattement à la porte mais, ceux-là, je ne les ai pas entendus, je ne les entends jamais. 

Un œil s’ouvre lentement : il fait nuit noire ; je mets un petit moment à réaliser que je ne suis pas chez moi, dans l’appartement familial, en ville, non je ne suis pas dans ma chambre ni dans mon lit… L’idée vient, doucement, du fond de la nuit, que j’ai dormi au premier étage de la grande et vieille maison de ma grand-mère, dans la petite pièce que j’occupe d’habitude lorsque j’y demeure. Je ne suis plus en ville, je suis à la campagne. Je n’ai plus mes jouets habituels, j’en ai d’autres. 

J’ouvre un autre œil : je n’y vois toujours rien, comme d’habitude ; aucune loupiote à cette époque ne rougeoie dans la pénombre ; aucune diode électroluminescente d’un quelconque appareil électrique resté en veille ne diffuse un quelconque éclairage blafard ; aucun écran de smartphone ne me permet de projeter un halo de clarté fantomatique et rassurante. Cependant, dans l’entrebâillement de la vieille porte qui ne ferme pas bien, je distingue une vague lueur jaunâtre, presque cuivrée, faible, comme étouffée, et balayant avec beaucoup de hasard et de tremblotements une partie du couloir biscornu. La lueur s’éloigne ensuite ; la vieille lampe remonte le corridor puis finit par s’estomper par saccades : grand-mère doit certainement descendre les escaliers à présent. Oui, j’entends des pas feutrés sur les tomettes en terre cuite, des pas mesurés qui s’aventurent dans l’escalier en colimaçon et qui disparaissent ensuite dans la nuit noire du rez-de-chaussée. Je me rendors bien sûr. 

 

Puis, c’est le bruit d’une autre porte qui s’ouvre : le paternel qui est prêt et qui sort de sa chambre ; il a été réveillé lui aussi par le même murmure, mais il ne s’est pas rendormi. Il donne deux coups à ma porte : tu es réveillé ? Oui, dis-je, j’arrive. Il descend à son tour, d’un pas plus lourd et plus sûr ; il va prendre son café. 

Je rejette alors les couvertures de laine et le lourd édredon, et me lève. Il fait froid. Je ne trouve bien entendu pas mes pantoufles – je ne les retrouve jamais – et mes pieds chauds de la nuit se posent avec angoisse sur les malons glacés. 

 

En bas, seule l’ampoule qui éclaire la cuisinière est allumée, plongeant le reste de la salle à manger dans une pénombre rassurante, presque bienveillante, comme s’il ne se passait rien. On chuchote : le reste de la famille dort encore. Pas de café pour moi : un lait chocolaté, des galettes, quelque chose de chaud et qui va tenir au corps pour faire face à l’épreuve qui s’annonce. Une horloge égraine le temps. Grand-mère épluche quelques légumes pour midi. Mon père se sert un second café et retourne regarder les étoiles à travers le fenestron : il fera beau, pas de nuages. Je rêvasse. Hier encore, j’étais à l’école, en classe, recopiant avec application une extraordinaire leçon de chose dans mon petit cahier d’écolier, page blanche, lignes bleutées, marge rouge : « Le soleil se lève à l’Est et se couche à l’Ouest » ; principe immuable sur lequel s’était ensuite basée la maîtresse pour nous désigner, d’un ample geste de la main, la direction de l’ouest. Fascinés, nous avions alors tendus nos regards vers la gauche, vers une boule de feu voilée par de pesants nuages, et qui commençait à descendre du haut du ciel de midi, projetant à travers les vitres de la classe, de mélancoliques rayons orangés.

 

— Va t’habiller me souffle-t-on. 

Oui. Je repose mon bol et m’extirpe de mes songes avec un mélange de regret et de résignation : il faut s’habiller. Mais il faut surtout du courage pour quitter le poêle à mazout de la cuisine, l’unique source de chaleur de toute la maison, et pour remonter dans l’étage glacé. Je profite une dernière fois de la fournaise en y exposant le plus près possible mes mains froides, puis monte m’habiller, le plus chaudement possible, avec une collection hétéroclite de vêtements dépareillés.

 

Après être montés dans la voiture (une antiquité, munies de vitres à manivelle, de fauteuils fatigués et d’amortisseurs vieillissants), après avoir roulé un peu pour s’éloigner du village afin de pénétrer dans la campagne environnante, et après avoir été secoués sur d’improbables chemins de terre, défoncés par le passage des tracteurs et par les pluies de la veille, nous arrivons à l’endroit prévu : un léger repli du terrain, qui permet de garer un véhicule en bordure de la forêt silencieuse. C’est, en apparence, un lieu tout à fait anodin, anonyme, déserté, mais c’est aussi, en réalité, le lieu retenu par mon père, hier, à la fin du repas, comme un général aurait regardé une carte d’état-major, à la veille d’une bataille, et aurait pointé du doigt l’emplacement où l’affrontement aurait lieu le lendemain : « On ira dans le Coussou, au-dessus de Perret, pas vers le champ de l’oncle, non, à droite, en remontant, juste après le pont de la Touloubre… ».

 

Après quelques minutes de marche silencieuse pendant lesquelles nous nous enfonçons dans les bois humides, zigzaguant autour de bouleaux hasardeusement disposés en ordre dispersé, passant sous de hauts pins endormis et contournant quelques chênes glacés, nous arrivons enfin au poste : un regroupement de buissons curieusement très hauts et très épais. À bien y regarder, cet amoncellement de verdure fanée n’est pas très naturel, beaucoup d’arbustes ont été déracinés ailleurs et rajoutés ici, en vrac ; il y a aussi de longues branches chargées de feuilles ayant viré à l’ocre et au brun, et qui ont été artificiellement rajoutées par-ci par-là. Une observation attentive révèlerait assez rapidement la supercherie mais le regard rapide et inquiet d’un animal s’y tromperait : le tout imite à merveille le reste de l’environnement sylvestre. 

Là, dans ce coin un peu abrité du vent et légèrement surplombant la vallée qui s’étend à deux pas de nous, nous pouvons voir de loin sans être vus, parfaitement camouflés au milieu des branches, des épines et des pommes de pins. Et c’est là que nous nous installons. C’est là que mon père décroche son fusil de son épaule, le charge, et se tient ensuite prêt, debout, les deux mains sur l’arme, l’œil tendu vers l’horizon, immobile et silencieux comme un arbre, invisible sous sa veste de chasse et sa casquette kaki. C’est également là que, pour ma part, je recherche la buche de l’autre fois, le morceau de tronc qui a roulé sous les buissons épineux et qui va adoucir mon attente. Je la retrouve assez facilement, la fait rouler, la retourne, et me tiens ensuite prêt, assis, les sens vaguement aux aguets, aussi immobile qu’une branche de sapin sous le vent de cinq heures.

 

Ça sent le térébinthe humide et le romarin mouillé dans le silence des collines endormies : c’est presque l’aube ; de la buée s’échappe de ma bouche à chaque respiration ; le temps se rallonge. Pour m’occuper, je ne peux m’empêcher de toucher doucement les petites feuilles qui piquent, vertes, pointues, testant inlassablement leur dureté sur la pulpe de mes doigts engourdis par le froid, avant de les relâcher dans un mouvement vif, les projetant ainsi sur mes vêtements, auxquels elles s’accrochent encore un peu avant de retomber enfin sur le tapis d’aiguilles de pins. 

De temps en temps, je ressens un frisson : le froid est intense, je le ressens dans tout mon être, malgré mes nombreuses couches de vêtements. Le soleil met du temps à sortir de derrière les collines, de derrière l’horizon. L’attente est longue. Et puis… soudain… « ‘Tention ! » Tous les sens en alerte, je scrute le ciel : oui, là, une compagnie de palombes qui vient vers nous. Un V sombre dans le ciel qui bleuit à présent. Nous ne faisons aucun mouvement. Le V vient vers nous, s’étire : plusieurs petits v le composent. Nous restons immobiles comme des barres rocheuses. La compagnie continue de se rapprocher. Lorsque la distance ne laisse plus aucune place au doute, en un éclair : boum ! 

En un quart de seconde, mon père s’est redressé, a épaulé, visé, tiré. 

 

Quel étrange spectacle que ce moment où une cause terrestre produit une conséquence céleste, où une explosion au ras du sol se traduit par une gerbe de plumes, haut dans le ciel : les deux événements paraissent si dissociés sur le moment. Puis, la bête décrochée de l’azur glisse alors lentement sur le dernier courant qui la portait, en diagonale, suivant une trajectoire rectiligne comme un long-courrier en approche finale du tarmac, et finit sa course sur le plancher des vaches après avoir traversé avec fracas les branches basses des chênes-kermès, quelque part là-bas, droit devant nous. 

 

C’est à ce moment, juste après l’explosion de la poudre, et juste avant la bruyante chute de l’animal, qu’il me semble entendre un autre bruit. Une autre chute, mais derrière nous, suivie d’un cri léger. Il doit certainement s’agir d’autres chasseurs qui remontent le sentier, dans une discrétion mal maîtrisée. De notre côté, en tous cas, nous n’avons pas bougé. Mon père a lâché le chien, à présent il faut attendre ; ramasser la douille qui embaume la poudre brûlée ; recharger le fusil et garder un œil sur le ciel. 

Quelques instants plus tard, l’épagneul revient avec l’oiseau dans la gueule, heureux et gémissant. Avec la palombe de l’autre fois et le lièvre d’hier, on a presque le repas de Noël tout prêt, c’est bien, nous en sommes très heureux. Il en faudrait encore une, ce serait encore mieux. Ou un perdreau. Mais le soleil se lève à présent, il est tard, il faut rentrer, ça ne passera plus. 

 

Tandis que nous cheminons pour revenir vers la voiture, mon père réfléchit tout haut : on ira chercher des champignons cet après-midi, des rouges ; avec ta mère et tes sœurs on ira dans le Coussou, après le cabanon de Maxime, non, pas celui à côté de la vigne, l’autre, à gauche, un peu avant la ligne des grands pins…

C’est à ce moment-là que le récit se termine et que l’anecdote commence. En effet, mon père s’interrompt brusquement et cesse également d’avancer : deux personnages, aux habits sombres, lourds et crasseux et aux très longs cheveux gras et tressés, sortent du sous-bois et débouchent sur le sentier. Ce ne sont pas des chasseurs : ils n’ont pas de fusil. Nous, nous en avons un : nous ne craignons rien (même si le notre est déchargé, mais ça ils ne le savent probablement pas). 

Mon père leur lance un « bonjour », froid mais cordial. Les autres se regardent entre eux avant de répondre quelque chose qui ressemble au bonjour de mon père, ou qui y fait écho en tous cas. 

Le plus âgé des deux, s’approche de nous, de courtes écharpes de buée s’échappant de sa bouche. Il a froid lui aussi, bien qu’il me paraisse pesamment vêtu : il porte un gros bonnet de laine dégouttant de saleté, une masse de vêtements bruns et déchirés par endroit, une grosse ceinture de cuir fauve à laquelle semble accrochés plusieurs ustensiles que je n’arrive pas à discerner (un gros pardessus marron – qui avait dû être noir – les dissimulant), mais que je suspecte être de petites casseroles ou des gourdes en fer blanc, sans aucun doute à l’origine du tintinnabulement qu’a produit le vieil homme en venant vers nous. L’autre, plus petit, plus jeune, avec des habits plus légers mais tout aussi sombres, sales et râpés, le suit lestement malgré de grosses bottes de cuir passablement abimées et qui semblent ne pas être à sa taille. Il a, en tous cas, l’air tout aussi épuisé que son compagnon. 

Le vieillard aux longs cheveux et à la barbe taillée en pointe, entame la discussion, mais je me rends très vite compte que je ne le comprends pas. Mon père, guère versé dans les langues étrangères, ne comprend que très mal le bonhomme lui aussi : apparemment, il recherche un certain Castel ou Cascavel, ce n’est pas très clair. Mon père ne semble pas connaître d’habitants répondant à ces noms, de près ni de loin, et le lui fait comprendre en secouant la tête mais, grâce à quelques mimes forts adroits du vénérable étranger et grâce à deux syllabes « bar » et « ben » plusieurs fois répétées par son plus jeune compagnon, le paternel semble toutefois saisir le fin mot de l’histoire : « ah ! La Barben ? Le château de La Barben ? »

Il y a, effectivement, un peu plus loin, le château de la Barben : c’est une très vielle place-forte du onzième siècle, passée de main en main depuis le roi René d’Anjou à de modernes notables, en passant par des familles plus ou moins fortunées. Dans le parc, on y a fait un zoo au début des années soixante-dix, et le château lui-même, restauré, se visite à certaines périodes de l’année.

Mon père leur indique la direction de ce château, plus ou moins vers le nord, il n’est pas sûr : à cette époque, il n’y a pas encore le zoo, et le château n’est pas aussi connu qu’aujourd’hui.

 

Pendant le reste de la discussion, je m’éloigne un peu, furetant autour des grands pins, pour voir si quelques morilles n’auraient pas eu la merveilleuse idée de bien vouloir pousser par ici. Je lève de temps en temps la tête vers le groupe d’adultes qui continuent à parler, immobiles dans le froid, comme pétrifiés par d’invisibles méduses, entrecroisant les écharpes de brumes qui sortent par à-coups de leurs lèvres, sans vraiment se comprendre tout à fait. 

Je remarque alors que le lourd manteau du plus vieux des deux étrangers, arbore, dans le dos, une grosse croix épatée, blanchâtre, qui a dû connaître des jours meilleurs : on la distingue à peine. Tous leurs vêtements sont d’ailleurs très vieux, élimés, presque déchiquetés, et l’on voit bien qu’ils ont dû en faire des kilomètres, qu’ils ont dû en voir des sentiers cahoteux, des forêts denses, et des sous-bois épineux.

L’homme à la croix regarde le soleil et désigne alternativement à mon père le ciel et un rouleau de feuille, lié d’une ficelle rouge qu’il porte à la main. Je me demande s’il cherche l’est, ou l’ouest, ce à quoi je pourrais alors lui répondre puisque je possède depuis la veille des connaissances à ce sujet. Impatient d’exposer mes rudiments de science à ces vagabonds, je me rapproche, dans l’espoir de balancer ma phrase toute faite : « le soleil se lève à l’est et se couche à l’ouest ». Mais l’occasion ne m’est pas donnée de placer cette admirable réplique dans la conversation. D’ailleurs, cette dernière s’éternise et j’ai l’impression que mon père semble impatient d’en finir : « oui, six kilomètres, là, vers le nord… oui… environ… ». 

J’ai l’impression que le mot « kilomètre » semble totalement perturber les deux autres hommes, qui ne cessent de se regarder avec inquiétude et découragement. 

C’est précisément à cet instant que l’anecdote bascule dans un autre registre. Un registre comique pour le jeune enfant que j’étais, mais fantastique pour le vieil adulte que je suis devenu. En effet, après un nouveau jeu de mime, montrant la course du soleil dans le ciel, le plus âgé nous demande si le thym pousse par ici. 

 

Nous restons pantois, mon père et moi, face à cette question. Je ne peux m’empêcher de regarder autour de nous, confus, essayant de repérer quelques touffes de thym. Mais le vieil homme semble s’impatienter, non pas de colère, mais plutôt de désespoir : « le thym pousse ! Thym pousse ? » martèle l’homme à la croix, tendant parfois vers nous, frénétiquement, sa main serrée sur sa liasse de feuilles, tremblantes dans son poing ganté de velours terriblement usé.

Le document auquel il semble tant tenir, enroulé sur lui-même et ceinturé d’une cordelette rougeâtre, ne produit cependant pas l’effet escompté et mon père ne peut que lui répéter « six kilomètres » tout en désignant la direction du nord. Au bout d’un moment, il tend ses mains vers les étrangers et leur montre six de ses doigts. Curieusement, cela semble finir par répondre à leurs interrogations inquiètes, même s’ils montrent une mine abattue, car ils nous quittent alors, après quelques gestes de remerciements, replongeant dans les bois, silencieusement, et à pas lents.

 

— Que voulaient-ils ? demandé-je à mon père une fois seuls.

— ‘Sais pas… Des italiens, je crois… Ils ont peut-être de la famille vers La Barben…

— Et pourquoi voulaient-ils savoir si le thym poussait par ici ? 

— Ah, ça… Dieu, seul le sait, fiston.

 

*

 

Aujourd’hui, moi aussi je sais. 

 

Je sais que ces hommes n’étaient pas de notre région, non, cela est certain. Ils venaient peut-être d’Italie comme le pensait mon père, peut-être de Sicile ou de Malte, cela est moins sûr. Mais, quelle que soit leur origine géographique, il était clair qu’ils avaient effectivement à faire au château de La Barben, qu’ils devaient absolument s’y rendre, et vite, cela est évident. 

La raison de cet empressement reste mystérieuse cependant. Avaient-ils une information importante à y recueillir, ou à donner ? Quelle était leur mission ? J’espère sincèrement qu’ils sont parvenus à l’accomplir : cela avait l’air tellement important pour eux. Mais cela, je ne le sais pas et ne le saurai sans doute jamais.

 

Ce que je sais toutefois aujourd’hui avec la plus absolue certitude, c’est qu’ils n’étaient pas non plus de notre époque : la croix sur la cape du vieillard, l’épée dissimulée par cette dernière, le parchemin, la langue, les habits sombres et usés, la manière de tresser leurs cheveux, la barbiche en pointe. Venaient-ils du moyen-âge ? Ou, plus probablement, comme je le crois au regard de leur mode vestimentaire et capillaire, du dix-septième siècle, voire de 1630… Peut-être même le 3 novembre 1630, qui tombait un dimanche, et qui pourrait faire écho à notre sortie de chasse, le même jour, trois-cent-trente-trois ans plus tard.

Peut-être étaient-ils chargés de prévenir le château de la révolte des Cascaveous, une rébellion populaire prenant racine dans les craintes du peuple de voir naître une désastreuse inflation qu’aurait provoquée un édit du cardinal de Richelieu ? Le document auquel semblait tant tenir mon vieil homme, ces feuilles mortes qu’il brandissait avec tant d’énergie désespérée, aurait-elles pu empêcher le massacre des jardins de La Barben et l’incendie du château par les paysans en colère, ce 4 novembre 1630 ? Peut-être sont-ils arrivés à temps pour permettre à des innocents de s’enfuir ? Peut-être ne le fallait-il pas ? 

 

L’autre chose dont je suis désormais tout aussi certain à présent, c’est pourquoi cette histoire m’est revenue en tête : c’est tout simplement parce que j’ai visité ce petit cimetière ce matin, et parce que mon œil a dû accrocher, sur la croix des Forbin, cette fameuse locution latine au sujet du temps qui s’enfuit. Le vieil homme perdu, malheureux de voir que nous ne le comprenions pas tout à fait, s’était intelligemment rabattu sur une langue qu’il imaginait que nous pouvions tous comprendre… Et ainsi, dans cette langue morte depuis des siècles, il nous demandait combien d’heures il fallait pour rejoindre La Barben. Oui, il ne comptait pas en kilomètres, mais en lieues, en temps, et il demandait simplement, désespérément : « Tempus ? »