Jeu(x) de mains

texte n°3

 

Il régnait une senteur de violette ce jour-là. L’été venait et avec lui, les récoltes sucrées et suaves des arbres, dont les fermiers tireraient des liqueurs ou des confitures selon le péché mignon qui agitait leurs esprits. La boisson ou les fruits, tu choisis !

En remontant le chemin en boitant, la vieille Hannah, aux longs cheveux raides et gris de ses folles années de jeunesse passées, regardait les enfants rire avec gaieté dans cette campagne verte et enchaîner les batailles de pouces. Avec un sourire, elle appréciait ce moment présent lui rappelant des souvenirs plus ou moins bons.

« Aïe ! Tu m’as fait mal, Fil !

– Même pas vrai ! Vous, les filles, vous êtes juste des pleurnicheuses de toute manière ! »

La petite Micelle aux boucles d’or jetait un regard noir à un jeune garçon à peine plus grand qu’elle. Il avait les yeux rieurs, le teint tané par les heures passées dehors. Hannah poussa un grognement en tirant sa jambe boiteuse, continuant de remonter le chemin jusqu’à la maison perchée sur la colline, et toussa un peu avant de dire de sa voix rauque :

« Allons, les enfants, ce n’est pas la peine de vous chamailler pour rien. Fil, fais attention à ce que tu fais de ta force. Tu aurais très bien pu lui fouler le pouce !

– Mais c’est pas si grave, grand-mère !

– Si, ça l’est justement ! » répliqua-t-elle d’un ton sec.

Le jeune garçon baissa automatiquement les yeux et murmura un « pardon » timide. Les yeux gris de la vieille dame s’adoucirent, et elle fit signe aux deux bambins de reprendre la route. Ils continuèrent doucement de marcher en silence, jusqu’à ce que la petite voix de Micelle le perce comme un sifflement cristallin. Et ce qu’elle demanda la fit retomber des années en arrière, bien loin de son boitement et de son dos cassé :

« Dis, mamie, c’est en te foulant le doigt que tu as perdu ton pouce ? »

Ah, le pouce. La main gauche de la vieille femme se crispa un peu plus sur le panier d’osier rempli de cerises qu’elle transportait.

Index, majeur, annulaire et auriculaire. Tous les quatre crispés sur le panier tressé et le pouce fantôme qui s’agitait dans le passé avec des hurlements stridents.

Et la voix de Micelle derrière, ténue et inquiète :

« Mamie ? »

 

C’était il y a bien longtemps. A cette époque, Hannah ne parcourait pas la campagne et ses champs tantôt verts ou dorés. Trois semaines avant qu’elle ait ses vingt ans, elle respirait et avait toujours avalé à grands poumons cet air putride et infect, saturé de gaz dont on ne connaissait le nom – ou bien on ne cherchait pas à le savoir. Les usines marchaient à grands et sourds grondements, en plus des lourds ronflements de la navette qui faisait le tour du pays. Départ dans cinq minutes ! Départ dans cinq minutes ! Voilà ce que criaient les agents des services du transport. La ville n’était que nuages, cris et ombres. Son nom même, la fumée et le brouhaha ne faisaient que l’engloutir dans cette masse humaine qui travaillait et crachait de grosses gouttes de sueur. Ah, quel labeur ! Mais il le fallait. Le travail, c’est l’honneur. Prier et parler, ce n’était que pour les mains délicates et les langues perfides. SI par malheur, on n’appartenait pas à la foule des blouses rouges des artisans ou des ouvriers, on pouvait très bien se retrouver le lendemain avec la langue coupée ou un œil crevé. Cordonniers, tisseurs, maréchaux-ferrants, forgerons et plombiers, c’était sur eux que l’honneur retombait. Et quand, comme Hannah, on se retrouvait à porter une blouse bleue, on ne pouvait que baisser la tête dans cette cité. Tout comme sa mère et son père, elle était pianiste. Ses enfants, eux, n’auraient pas le même sort. On tirerait au sort à leur naissance le labeur qu’ils exécuteraient avec leurs propres enfants toute leur vie. La société était comme ça. On avait besoin de tout, mais « tout » n’était pas valorisé. Et comme n’importe quelle société construite par les hommes, elle portait ses parts d’ombre, cachées à grands coups de poings et de violence.

C’était un jour plombé par le soleil et les odeurs pourrissantes des ordures jetées dans la rue.

Impasse sans fond, au numéro trois. Un troquet sombre nommé avec délicatesse « Le crâne fracassé ».

Son père avait joué de nombreux soirs, des airs que personne ne connaissait et des ballades que le monde lui-même avait oubliées. Parfois ignoré, souvent hué.

Ici sévissaient des affaires particulièrement noires et sordides qui ne profitaient qu’aux « rouges » et nuisaient aux autres. On y trouvait de nombreux estropiés aux mains intactes, étrangement.

Les mains d’Hannah couraient doucement sur les touches noires et blanches. Ses mains si pâles pour un corps frêle. Des rires gras couvraient le son du piano et de temps en temps on entendait un bruit sourd.

Boum.

Comme un marteau qu’on abattrait sur une planche de bois. Hannah ne les voyait pas et ne se retournerait pas de toute manière, pour contempler entre ses longues mèches châtain ces animaux-là :

Des blouses rouges qui faisaient la fête et mesuraient leur force à la poigne de leurs mains.

Boum.

Encore un poignet éclaté et désossé sur la table.

« Hé, la pianiste ! J’ai une question pour toi ! »

Un silence de marbre s’abattit sur la salle enfumée. Hannah s’arrêta soudainement de jouer. Le cœur battant, elle écoutait.

Le raclement d’une chaise, deux pieds dessus et une voix persifleuse qui résonna et emplit le sordide café de sa mélodie dissonante :

« Dis-moi, ma belle, tu penses être plus habile de tes doigts qu’un luthier ?

– Peut-être. Je ne sais pas.

– Tu ne sais pas ? Est-ce que tu crées ton instrument de tes propres mains ? »

Elle ne le voyait pas, mais sa voix étrangement claire sur les sons en « è » était particulièrement désagréable. Etait-ce la peine de parler des propos qu’il tenait ? L’arrogance empestait jusqu’à elle, malgré le fait qu’il se trouve deux tables derrière elle.

« Non. Je ne sais pas comment construire un piano, répliqua-t-elle d’une voix calme, je sais seulement en jouer.

– Ah. Hinhin. Vous me faites bien rire, vous, les musiciens… »

Un temps, puis, les secondes étaient restées en suspens. Le bruit sourd d’un homme retombant sur ses pieds. Le grincement du parquet sous le poids d’un premier pas.

« … avec votre air guindé… »

Un deuxième.

« … et vos mains qui parcourent ce clavier modelé avec amour… »

Un troisième.

« … vous, qui ne savez même pas l’accorder… ! »

Un quatrième pas, puis, le silence. Le temps était pendu à ses lèvres.

Et soudainement, un poing s’écrasa à côté de la jeune femme, faisant gémir par la même occasion l’instrument d’une litanie douloureuse.

Hannah posa lentement ses yeux sur lui, alors qu’il semblait cracher ses derniers mots, comme un chat régurgite une boule de poils. Beau cadeau pour son maître !

« Quelle bande d’ignorants vous faites dans notre belle société ! »

Ses yeux étaient d’un bleu si pâle que Hannah sentit un frisson d’effroi lui parcourir l’échine. Cet homme d’apparence maigre mais aux muscles discrets et noueux, à la tête de fouine et à l’air dédaigneux, ne lui inspirait qu’antipathie et dégoût. Il reprit avec une mimique narquoise :

« Je suis luthier et je sais de quoi je parle. Tu joues de bien beaux morceaux, mais tu ne sais pas jouer la musique du bois qu’on façonne.

– Et pourtant, je suis plus habile. Avec tes doigts usés par le travail, comment veux-tu les faire glisser d’une traite sur les touches ? Tu sais peut-être faire sonner le bois, mais moi, je comprends les notes qui composent la musique. »

La pianiste avait dit cela d’un ton posé, sans pour autant bouger. Ils restèrent ainsi, à se fixer durant de longues minutes, sans que l’un ou l’autre ne cille.

Le reste des hommes restait silencieux, soucieux de voir comment toute cette provocation finirait. Mon poing dans ta face ou ma face contre ton poing ? Sourire léger sur les lèvres du luthier.

« Très bien. Que dis-tu de vérifier cela par une bataille de pouces ?

– Une bataille de pouces ? Tu te moques de moi ? »

Soupir enragé sur les dents d’Hannah. Et pour l’arrogant en blouse rouge, un sourire de plus en plus carnassier. Il mit la main dans sa poche et en ressortit le poing fermé sur deux objets.

« Oui. Mais n’importe comment. Dans les règles. Comme un pari. Si tu gagnes, je quitterai mon corps de métier. Si tu perds, honte et malheur sur toi ! »

Des murmures agités et excités s’élevèrent. Un pari ! Un pari ! Venez donc, marauds, à perdre vos bourses sur le perdant ou à empocher le gros lot.

Hannah le fixa un instant, avant de poser ses yeux sur ce qu’il tenait au centre de sa main.

Deux anneaux d’un gris sombre.

« Tu mets ça sur ton pouce et je fais de même. La nature décidera du reste. »

Il avait un sourire mauvais. Mais Hannah, dans sa folle et fougueuse jeunesse ; Hannah, dans sa fierté qu’on aurait pu appeler arrogance, n’hésita pas.

Elle passa l’anneau à son doigt.

Dans la ville sombre et grise, les paris et les jeux de mains, on n’en rigolait pas.
On se regardait droit dans les yeux et on mettait son honneur en jeu. Hannah l’avait fait. Et Hannah avait perdu. C’est sans sa blouse bleue et avec un bandage à la main qu’elle était partie la tête basse à la campagne. Là-bas, on s’y agitait moins et on ne se crachait pas à la figure la fumée et les gaz avalés durant des années.

 

« Mamie ! »

La vieille dame cligna des yeux, souffla un instant et jeta un regard à Micelle qui la jaugeait avec inquiétude. Sourire léger sur ses lèvres de grand-mère.

« Non, je ne me suis pas foulé le doigt. C’est une autre histoire, ça. Une bien vieille histoire qui vient d’un autre monde. C’est presque une légende aujourd’hui. »

Les souvenirs continuaient de se mélanger dans sa tête, mais elle marmotta en poussant les enfants à se dépêcher.

La ville et la campagne. Le travail manuel et le travail artistique.

Lorsqu’elle poussa la porte, et que Fil et Micelle coururent dans leurs chambres en se chamaillant, Hannah soupira.

Un long soupir de soulagement pour calmer son cœur de vieille dame.

Elle ressortit fébrilement le paquet qu’elle avait reçu la veille.

A l’intérieur, la photo du luthier et un petit bocal en verre. Et dans ce bocal, un pouce baignant dans l’alcool. Avec, un petit papier blanc avait été glissé avec ces mots marqués à l’encre noire :

« Le monde change et voilà votre dû. Les anneaux étaient truqués. »

Aucune signature, aucun nom. Juste le vide et le rien. Il sembla à la vieille pianiste que son pouce fantôme lui faisait de moins en moins mal lorsqu’elle tenait ce bocal.

Comme s’il avait trouvé une paix en sentant son ancien adversaire à terre.

Et elle, la vieille dame, resongeait à la ville. Le monde changeait, la cité aussi.

La fumée recracherait un jour son nom. Les chats recrachent tous leurs boules de poils après tout.

 

 

Liueruce

 

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