Naufrage

texte n°2

par Chloé Gjurekovic

 

 

Je n’avais pas fermé les yeux de la nuit. Le fracas de la pluie sur mon velux, le cocon étouffant de ma chambre mansardée, le silence tranchant de mes murs, rien n’avait pu m’apaiser. Je ne tenais plus en place, et pourtant j’étais engluée à mon lit, dans une lancinante apathie. C’était fini. La faible lueur de mon téléphone, ce simple texto, m’aveuglait.

Mes rétines brûlaient, mes joues encore moites suaient de mes larmes sèches. Le souffle encore court de ceux qui ont pleuré des heures, je décidai de m’échapper de ce non-sens pendant un instant. Un bain. Oui, j’allais prendre un bain. Laver tout ça. Me laver de Lui. Comme droguée, je me levai. Chancelante, titubant, j’entrai dans ma salle de bains, évitant de regarder mon miroir impeccablement impitoyable. Le jour s’était à peine levé. Je fis couler l’eau, suffisamment chaude pour m’anesthésier. Assise sur le rebord froid et dur de la baignoire, je ne pouvais stopper ma machine cérébrale, qui me torturait de bons souvenirs mêlés à ce texto : « c’est fini ». Pour qui tu te prends ? Trop facile, pas comme ça. Espèce de lâche. Tu me manques.

L’eau coulée, je fermai le robinet, enlevai mon pyjama traînant, et plongeai dans le bain. Je respirai. Un peu. De mon mieux. Je commençais presque à me détendre, quand un bruit houleux vint déranger mon repos. Encore la pluie ? Non, ce n’était pas ça, ou si, mais pas tout à fait. Un véritable capharnaüm, des vagues explosant, une odeur de sel, un vent déchirant, terrible, glacial, et cette sensation soudaine d’être bringuebalée dans tous les sens. Je m’accrochai au rebord de la baignoire, mais elle n’était plus là. Mes ongles à nu s’agrippaient du mieux qu’ils pouvaient à cette surface plate, dure, trempée, un peu rugueuse au toucher. Une planche en bois ? Ou plutôt un morceau. Comment ça, une planche en bois ? Ce n’était pas possible, je devais ouvrir les yeux pour vérifier, mais le sel et la violence du vent brûlaient mes rétines. Avais-je tant pleuré que ça ?

Finalement, je réussis à les entrouvrir. Je n’étais plus dans mon bain, je n’étais plus dans mon appartement, je n’étais plus dans mon monde. J’étais au cœur d’une tempête, accrochée à ma survie, mon frêle espoir de survie était une planche, sans doute liée à toutes les autres flottant alentour. J’avais froid, j’avais peur. L’adrénaline éveillait mes sens et mon esprit, je n’avais plus sommeil. Avais-je seulement assez de force pour tenir bon ? Les muscles de mes bras tiraient, tiraient, je pouvais lâcher à tout instant. Les vagues m’agressaient de toute part, l’écume me narguait. Je pouvais lâcher, me noyer. Personne pour m’aider. Le ciel était furieux, obscur, couvert d’un magnifique désaccord de nuages orageux. Il fallait que je tienne. Au loin, l’ombre d’un roc contre lequel l’océan s’échouait, soulevant des montagnes d’eau violente. J’avais peur de lâcher. Ce roc, cet affreux roc devait être responsable de la destruction de la barque en miettes. J’allais me noyer par sa faute. J’avais peur, je n’avais plus de force, je ne cessais d’avaler de l’eau salée, rêche, me brûlant la gorge. J’avais mal. Et à la surface de ce rocher trempé, quand frappa l’éclair, je crus apercevoir son reflet. Le reflet d’un homme. Un visage dur, aux traits implacables, des yeux moqueurs aux iris rouges. En une fraction de seconde, j’avais clairement vu ses cheveux noirs, longs, parfaitement coiffés, ce sourire malsain. Et j’en fus persuadée, cet homme qui m’avait souri, c’était Lui, il avait créé cette tempête pour me voir sombrer. Il avait causé ce naufrage. Il voulait me voir morte.

Je fus prise d’une fureur semblable à celle des flots. Une rage aveugle, étoffée de sel, de brûlure, de froid, envahit chaque parcelle de mon être. Accrochée à ma planche, je tentai de distiller ma haine dans les muscles de mes avant-bras, une seule chose comptait alors : continuer à vivre, à respirer, à le narguer. Je ne le connaissais pas, et je le haïssais. Je ne savais plus si c’était le froid de cette eau meurtrière ou la rage qui me faisaient trembler. Mais je tremblais. Et tandis que je tremblais, les flots me secouèrent de plus belle. Étrange. C’était comme si l’océan tremblait aussi, comme si lui aussi était furieux, avait mal, avait froid, avait peur. Je ne tenais plus, j’allais lâcher, mes ongles glissaient, mes muscles me tiraillaient, je ne tenais plus. Je lâchai.

Ma planche alla se fracasser contre le roc au reflet, tandis que l’eau m’avalait. Une dernière bouffée d’air, il me fallait de l’air. De fines bulles s’échappaient de ma bouche, de mon nez tandis que je plongeais dans le calme curieux de l’océan. Je ne respirais plus, j’allais sans doute me noyer sans même comprendre ce qui m’avait amenée ici, en pleine tempête.

 

Quelque chose chatouillait mes pieds, une plume fraîche les caressant de bas en haut, puis se retirant. Une chaleur humide tout le long de mon corps, du coup de pied à mon visage, en passant par mon ventre. Une légère brise caressait mon dos. Une sensation granuleuse, et ce chatouillis, toujours. Mes longs cheveux étaient encore trempés. J’avais mal aux bras, engourdis, aux côtes, aux poumons. Le sel me piquait la peau, et le sable l’apaisait, tandis que je reprenais conscience, petit à petit. Où étais-je ? De vagues souvenirs me revenaient, eux aussi engourdis par le naufrage. La mer, la tempête, ce roc, cet homme. Et l’eau, plus que de l’eau, et la douleur.

Encore ce chatouillis, j’ouvris les yeux. La tête contre le sable, j’étais vivante. Allongée de tout mon long sur une plage tranquille. Pas un nuage en vue. Douloureusement, je me mis à quatre pattes, pour m’assurer avoir assez de force avant de me relever. Chancelante, j’y parvins. Mes yeux mirent quelques instants avant de s’habituer au soleil éclatant. Où étais-je ? Calmement, je regardai autour de moi. Face, l’océan, qui avait failli m’avoir, combien de temps avait passé depuis la tempête ? Je m’étais échouée sur une île – ou un continent, comment le savoir ? La terre derrière moi semblait immense, indomptable. Je cherchai des yeux la moindre trace de présence humaine, essayant de respirer aussi calmement que mes poumons endoloris le permettaient. J’étais nauséeuse. Rien en vue. Je ne devais pas paniquer. Qu’est-ce que je faisais ici ? Tout était flou, ma mémoire me semblait diffuse, inaccessible. J’avais la vague impression de n’être plus vraiment moi. Mon véritable prénom m’échappait. Un nom d’oiseau, Alcyone, me venait. C’était mon nom ici. Mes cheveux étaient plus longs, blonds, ondulés. Je portais une longue robe en lin, grise, épaisse, dont les manches et le bas avaient été déchirés. Mes fines jambes étaient couvertes de bleus, mes bras d’égratignures. Je m’étirai pour calmer la douleur dans mes muscles. Je fus surprise de me découvrir assez souple. Où étais-je ? Une seule vague impression : je n’étais pas chez moi, je n’étais pas moi-même. Je devais trouver de l’aide, du secours – mais où ?

Pour en trouver, je m’enfonçai dans la forêt qui bordait la plage. Je marchai des heures durant. La végétation même me paraissait irréelle. Je croisai des buissons d’un ocre brillant, des feuillages frisés aux danses envoûtantes, des arbustes timides qui s’éloignaient quand je les approchais de trop près. Tout semblait merveilleux, curieux, magique. Des feuilles flottaient dans l’air, par endroits, berçant des abeilles multicolores ou repoussant de terribles moustiques de la taille d’un index. Quel endroit étrange, et curieusement, plus j’avançais, et plus cette flore et cette faune me semblaient familières. Pas une trace d’être humain. J’étais seule, mais je ne m’en trouvais pas plus mal. Au contraire, cela avait quelque chose de rassurant dans ce grand Inconnu.

Après une longue expédition, je découvris un sentier, sentier sur lequel il semblait qu’on avait souvent marché. Tous mes sens en éveil, je l’empruntai. Les arbres étaient de toutes les couleurs, transportant des odeurs de chez-soi. J’aperçus alors une petite cabane d’un bois blanc, couverte d’un côté par des lianes d’un bleu turquoise, l’air vivantes, bordant un étang d’une beauté captivante. Ce lieu m’était réconfortant. Je m’approchai de la cabane. J’ouvrai la porte et me sentis bien en voyant l’intérieur. Tout semblait plus grand, confortable, coquet. Était-ce chez moi ? Je connaissais cette cabane. Je pris un verre et le remplit d’un liquide violet traînant dans une carafe. Il avait un goût sucré, fleuri, joyeux. Je m’assis sur un tabouret, près d’une petite table couverte d’une nappe de feuillage. Au mur, une fenêtre donnait directement sur l’étang. Je finis mon breuvage, oubliant qui j’étais et même que j’étais perdue dans un monde qui n’était pas le mien. Je sortis vers l’étang, et m’approchai de l’eau. Je ne sentis pas que j’étais observée.

« Arrête ! » lança une voix masculine.

Je sursautai, mon pied effleura la surface. L’eau ondulante prit une teinte turquoise, tandis que je me retournais. Un garçon me faisait face. L’air sauvage, il semblait avoir mon âge. Il avait les cheveux châtain, longs, mal coiffés. Grand, mince, il n’était vêtu que d’un gilet sans manche en lin blanc et d’un frêle pantalon gris. Comme moi, il était pieds nus. Le plus curieux chez lui, c’était ses yeux : il avait des prunelles jaunes. En le regardant, je reconnaissais la présence d’un ami.

« Qu’est-ce que tu fais ici ? Pourquoi es-tu revenue ? Tu es folle ? » me dit-il.

Il n’avait pas l’air de plaisanter. J’entrouvris la bouche pour répondre, quand l’eau se calma, et prit un ton rosé, attirant mon regard. C’était captivant, on aurait dit que l’eau suivait mes pensées.

« Il te cherche toujours, tu le sais. Il peut revenir à tout moment. Il ne s’arrêtera pas tant qu’il ne t’aura pas détruite, me dit mon étrange ami.

— De qui parles-tu ? » lui demandai-je, troublée.

Il me regarda étrangement, comme s’il lisait en moi.

« Tu n’es pas toi. Fuis, ou il t’aura. »

L’eau se mit alors à bouillir derrière moi, prenant un ton rouge.

« Qui ? demandai-je, l’œil attiré par l’eau.

— Karaghan. Ne regarde pas le reflet ! » s’écria-t-il.

Trop tard, je m’étais déjà penchée au-dessus de l’étang. En entendant ce nom, une sensation de danger m’envahit, suffocante. Le visage de l’homme du roc apparut dans l’eau, carnassier. Je fus alors attirée dans l’eau malgré moi. Mon ami tendit la main pour m’aider mais le liquide lui brûla les doigts. Il m’avait eue. Je sombrais, j’allais disparaître.

Qui était cet homme ? Pourquoi moi ? Je ne pouvais plus rien faire. Je ne voyais rien sous l’eau. Je devais fermer les yeux. Si je respirais, je vivrais. Respirer.

Respirer.

Vivre.

Calmer l’eau.

Vivre.

 

J’ouvris les yeux dans ma baignoire, sortant de ma torpeur. L’eau était froide à présent. J’étais toute engourdie. Je sortis, pieds nus sur le carrelage froid. J’étais chez moi dans mon monde. Mais mon corps était toujours couvert de bleus et d’égratignures. Je regardai dans mon miroir. J’avais toujours ma robe de lin et mes cheveux longs dans mon reflet. Pourtant, j’étais nue et bien moi-même. Un visage apparut alors dans le miroir, glaçant, victorieux. Karaghan me sourit et la vitre se brisa, fracassant le silence, tandis qu’un morceau de verre atterrit dans mon bain, flotta un instant et fit naufrage à son tour.

Ce n’était pas fini.

Design du site : ©tiphs-art.com pour Génération Écriture | Mentions légales
This site was designed with the
.com
website builder. Create your website today.
Start Now