Labyrinthe

texte n°2 : L'Errante de la Lune

par Chloé Gjurekovic

 

 

Elle courait. Depuis combien de temps ? Des heures, des jours ? Comment savoir ? Boum. Boum. Battements de cœur. Incertains, douloureux. Le temps. La peur. L’angoisse. C’était comme si le temps s’étirait, en venant à manquer. La sueur ruisselait dans son dos, à travers le fin rideau de tissu qui la couvrait. Il ne faisait ni froid, ni chaud. Le corps surchauffait, mais l’esprit se glaçait. Suffocant.

Que faire, où aller quand on ne se souvient de rien ?

Comment savoir ?

Par ici ; ou bien par là ?

Et ces murs… Ces incessants murs insensés. Les sens en alerte, elle ne savait dans quelle direction se jeter, dans quel sens. Boum. Boum. Il fallait respirer, prendre du recul, mais enfermée entre deux plaques de brique rouge, froide, violente… impossible.

Elle passa une main dans ses longs cheveux blonds, habituellement soignés, à présent broussailleux, emmêlés par la course. Ce geste anodin lui semblait familier. Le seul repère qu’elle trouvait dans ces limbes, c’était cela. Un geste familier.

Sa fine chemise de lin blanc, tachée des efforts parcourus, ne tenait plus que par un filon, et une de ses épaules, griffée ça et là, était déjà dénudée. Elle tâchait d’ignorer la douleur, concentrée qu’elle était pour se sortir de ce mauvais pas. Mauvais pas… quel euphémisme dans pareille situation… Hier encore – ou était-ce il y avait une semaine de cela ? – elle dansait encore, légère et vive, le cœur libre, gourmand, et elle souriait.

Elle s’adossa à un des innombrables murs cirés. Reprenant son souffle, tâchant de calmer les crépitements de son cœur harassé. Il était trop tard pour regretter, trop tard pour espérer. Personne n’était jamais sorti d’ici. Personne n’avait trouvé le chemin. L’ultime épreuve. Un écheveau de parois. Les Couloirs Damnés. C’était ici qu’elle se trouvait. Au creux de la plus infâme création des Censeurs.

Azraée était perdue. En entrant ici, on lui avait nié tout espoir. Son nom serait effacé. Toute trace annihilée. Personne ne pouvait sortir d’ici. Si ce châtiment était tant redouté, c’était justement parce qu’il était si définitif, que l’on n’y avait jamais recours.

Des murs, des murs, et toujours des murs. Aucun espoir, aucune chance, aucune aide possible. Seule face à ces cloisons, c’était son âme qui s’échappait, emportant ses souvenirs, ses désirs, sa raison.

Et pourtant, il y avait une porte. Une. Et elle ne songeait même plus à la trouver. Quand bien même elle serait la seule de l’Histoire des Déchus à l’atteindre, elle n’aurait plus la force de la pousser. Quand bien même elle la pousserait, que resterait-il d’elle au-dehors ? Plus personne n’aurait le droit de lui parler, de la nommer.

Une suppression. Simple, radicale.

Quel était son nom déjà ?

 

Azraée était la plus belle danseuse du Royaume. Jeune, habile, le Soleil chantait quand elle oscillait. Le prince lui-même avait succombé à ses charmes, mais elle l’avait éconduit, ayant juré sa foi au Soleil.

Tout était une question de Foi.

Ses danses enivraient les Affligés, réveillaient les Dormants, apportaient du confort aux Endeuillés, lénifiaient les Belligérants. Mais tout avait basculé ce jour là. Ce jour où, portée par la compassion, ce mal oublié, elle dansa sous la Lune. L’Interdit absolu. La Faute.

Tout s’enchaîna, s’entremêla. Ses oreilles résonnaient encore de l’assourdissante sentence. Le Couloir des Damnés.

C’était fini.

 

Il fallait se reprendre, se remettre à courir, car ici, nul Soleil pour danser. Pour quoi, déjà ? Elle avait oublié.

Boum… boum… Son cœur ralentissait. Il fallait bouger, reprendre la course. S’arrêter en ces lieux, c’était mourir. « Vite, Azraée, vite, reprends-toi et cours ! »

Vite.

Boum… Boum.

Et ces murs, sans odeur, sans chaleur.

Sans logique.

Mais où était cette porte ?!

Ses pieds étaient lourds, elle, pourtant, si légère.

La plante lui brûlait.

Une douleur qui la ramenait à un semblant de vie.

« Vite, Azraée, ne perds pas la Foi, dehors, le Soleil. »

Ne pas pleurer, il ne fallait pas pleurer. Les larmes brouillaient la vue, la privant des précieux et rares semblants de repères qu’il pouvait rester.

 

Elle courut, en désespoir de cause. Elle courut, car il fallait se hâter. Les Récits des Damnés étaient clairs : le temps était la seule bribe d’espoir ici. Avant de se perdre, de s’oublier, il fallait se hâter.

Mais où aller ?

Quelle direction ?

Et… pour quoi faire ?

Qu’y avait-il en Haut ?

Son esprit se brouillait, comme couvert de poussière… comme ces murs… Il ne fallait pas s’oublier ! Avancer, toujours, une foulée après l’autre, pour trouver le Soleil.

À force d’errance, on perd quelque chose. On se perd, on laisse s’échapper ce qu’il reste de raison. Sa main traînait sur les parois de brique fraîche. Ses ongles effritaient les murs, lui blessant la peau.

Le son strident, la douleur étaient des repères dans cet obscur silence insensé. Elle chantonnait. Si sa voix ne sortait plus, son esprit chantait. Des chants qu’elle ne se soupçonnait pas de connaître. Des chants de Lune, des airs maudits. Ironique, la punition du Soleil la poussait inexorablement vers la Lune, l’Ennemie, le Monstre.

« Vite, Azraée, vite, petite fille, avant que le Soleil ne chante, la Lune est un Croissant.

Vite, petite sotte, la Chance est une danse.

Chante, petite fille, le son des Damnés qu’on oublie.

Ris, petite rien que l’on oublie au matin. »

 

Boum… Boum… Qu’est-ce qu’un cœur, déjà ?

Un liquide chaud, rouge… vif, s’écoulait de ses doigts. Et cette chaleur piquante, cette jubilation naissante…

Elle n’avait jusque là pas remarqué les motifs aux cloisons. Le Cycle, ou plutôt, la moitié du Cycle. Seul celui de la Nuit. Rassurant, et pourtant, un instinct ancien la mettait vaguement en garde. Quand elle caressait les Croissants dorés, elle sentait une flamme nouvelle en elle. Elle fredonnait. Ses pas ralentissaient. Se faisaient traînants.

« Danse, petite fille, ou la Lune émergera… Chante, petite fille, ou tu disparaîtras. »

Tour à tour, elle s’appuyait au mur de gauche, puis de droite, enchaînant les ancrages, s’abandonnant au rythme de ses pas, eux-mêmes synchronisés à la circulation de son sang.

Ses pupilles se dilataient. Elle ne sentait plus la chaleur, ne craignait plus le froid.

« Vite Az, ou tu te perdras. »

 

Pourquoi se presser ?

 

Le temps s’étirait. Lui aussi dansait.

Les murs retraçaient son chemin, souillés d’une empreinte rouge sang. Au creux du Couloir, elle jubilait. Elle entendait leurs voix. Ils chantaient tellement bien. Ils devaient être beaux. Et ils l’accueillaient. Les Enfants de la Lune. Ceux qu’elle craignait dans une autre vie, ceux qui la reconnaissaient aujourd’hui.

Elle ne voyait plus. Boum… Ses chants s’échappaient de lèvres closes. Ses pupilles étaient vides, mais les voix la guidaient.

« Rêve, petite joie, les voix t’ouvrent la voie. »

À gauche. Puis à droite. Avancer un peu.

Elle n’avait plus mal. Une vague sensation fantôme, étouffée par un parfum lunaire. Boum… L’air était délectable. Les parois étaient douces.

Quel était son nom ? Comment le savoir ?

Pourquoi faire ?

Elle riait. Riait au nez du destin, ne se remémorait plus le Soleil, ni son culte stupide. La Lune aussi riait. Quelle joie de disparaître, de les rejoindre. Quel frisson de chanter ! Les sens en émoi, elle dansait contre les briques d’argent. Boum.

 

« Vite, petite fille, vite.

— Pourquoi me hâter ?

— La porte est proche. Tu y es presque…

— Je m’en moque. »

 

Boum. Un pas après l’autre, elle oscillait avec grâce, une habileté féline, sauvage, loin de tout ce qu’elle avait pu être. Ses iris étaient devenues blanches aux reflets bleus, ses cheveux, eux, flottaient, fluides, éclatants, argentés. Elle était bien. Boum.

Ivre de vie, elle tanguait, valsait, chancelait, le corps libre, vif, brûlant.

« Vis, petite Lune, choisis la vie, des dieux, la voix des Cieux.

Danse à la Lune, vois dans les jours, étreins le temps et chante la chance. »

Elle était Autre, elle était neuve. Elle n’avait plus de… Boum… Elle n’avait plus de Nom.

 

Elle se tenait, droite, devant la Porte. Un bois lisse, trahi par le Soleil au-dehors. Elle ne tremblait pas, ne songeait pas un instant à l’exploit accompli. Elle se tenait, droite et libre devant la Porte, la liberté. Elle avait franchi plus vivante que jamais, le Couloir des Damnés. Elle était une Déchue. Et elle n’était plus. Boum.

Son bras avançait, la main prête à saisir la poignée d’argent. Ses doigts se resserrèrent autour du métal. Boum. Elle l’activa. Boum. Elle la tira. Boum. Et ces voix rassurantes, belles. Vivante. Boum. Elle fit un pas, nullement gênée par la vive lumière d’au-dehors. Elle ne sentait plus la chaleur. Elle n’avait jamais été aussi forte, aussi belle. Boum. Elle fit un deuxième pas. Boum.

La Porte se ferma derrière elle. Clac.

Aveugle, elle ne la vit pas.

Lui, regardait celle qu’il aimait, incrédule, sortir de la Porte. Ce que personne n’avait jamais accompli. Tremblant, il détailla ses traits. Ce n’était plus la même. Certains l’auraient pensée corrompue. Lui, la voyait. Si elle était belle avant, elle était à présent étincelante. Un joyau. Son corps brillait d’une aura irréelle, ses gestes étaient gracieux, sa peau plus douce que jamais. Ses cheveux bouclaient, dansaient. Ses lèvres souriaient, d’une douceur inégalée. Une Sainte. Il avait devant lui une Sainte. Une fille de la Lune.

Mais il connaissait la loi. Il devait la tuer. Il regarda le Soleil aveuglant et leva son épée sur son aveugle.

Le prince hésita.

Boum… Boum.

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