feuille morte

texte n°2 ex-aequo : Keith

par Virginie Suc

 

Et puis tu sais parfois c’est ainsi. Je ne saurais pas te dire quand cela s’est terminé, mais je peux te narrer le début si tu le souhaites. Tu es là à mes côtés.

Dans ma vie j’ai vu des choses extraordinaires, merveilleuses, tristes et graves parfois. Il y avait ce jeune couple qui venait ici. Ils marchaient lentement comme si le temps était suspendu, il faisait bon c’était le printemps. Les couleurs de la nature aux touches légèrement acidulées faisaient ressortir les deux épris. Une légère brise tiède fit danser les cheveux roux de la jeune femme, un léger chant des feuillages des végétaux, me donnait également l’envie de fredonner un petit air. Il lui offrit timidement un bouquet de myosotis et de pâquerettes. Elle le saisi délicatement, les deux silhouettes se sont rapprochées pour un doux baiser. Puis, le jeune homme mit un genou à terre et tendait le bras vers la demoiselle émue, quelque chose brillait me semble-t-il au bout des doigts du jeune homme.

J’ai pu voir des enfants courir dans une insouciance délicate, j’ai pu également assister à l’entraînement de quelques sportifs. Mais tu sais, personne ne faisait attention à moi. Pourtant j’étais là, toujours au rendez-vous. Les jours chauds de l’été sont arrivés, j’avais soif très soif ! Le vent sec n’était pas agréable, des amies proches ont failli y rester, elles ne s’hydrataient pas assez ou bien elles étaient si esseulées qu’elles n’osaient pas déranger.

- Viens, dépêche-toi, nous allons être en retard pour l’école !

- Mais maman, je n’ai pas envie d’y aller à l’école, je veux rester en vacances d’été !

- Tu vas voir tes amis, et puis tu vas avoir une nouvelle maîtresse ou un nouveau maître, c’est bien la rentrée !

- Non...

- Arrête de bouder... S’il te plait, maintenant, nous y allons !

Un coup de pied sur ma sarbacane, je l’ai ressenti. Aucune excuse... L’enfant s’est résigné et a fini par suivre sa mère. Tu vois, c’est ce genre de petite chose qui font mal et dont personne ne s’en soucie.

 

- Il s’en est allé...

J’entends une voix, elle est transportée par l’air frais. Les couleurs sont flamboyantes, j’aperçois des silhouettes enfumées. Les dos sont courbés, les têtes baissées. Certaines de mes amies sont invitées et se rapprochent finement du défunt. Elles portent des couleurs bronzes, cela me fait quelque chose, moi qui suis affublée de vermeil.

Une bourrasque fait parvenir le son des cloches, morne, contrastant avec la danse allègre qui s’offre face à moi.

Pour tout te dire, je suis toujours au même endroit. C’est une habitude, une routine qui m’est chère.

 

Puis, alors que je somnolais, un peu recourbée, crois-le ou non, mais j’ai été photographiée... Oui !

J’étais la star du moment. Je portais ma parure orangée, tel un coucher de soleil.

- Splendide ! Encore une !

Clic-Clac

- Ah quel effet avec cette petite brise !

Clic-Clac

Je me prêtais au jeu, c’était grisant d’être pour une fois regardée, admirée. Le lendemain, une autre chose étrange, cette fois-ci, se produisit, là aussi tu vas croire que je raconte des histoires, mais c’est vrai, aussi vrai que la pluie peut être froide !

Il avait plu toute la nuit, et tout le matin, mais je n’avais rien pour m’abriter. J’étais trempée. J’espérais au fond de moi que le photographe ne vienne pas. Quand j’entendis ceci :

- Mmmh ça sent bon ! Ce parfum !

Une dame, je dirais une quadragénaire, emmitouflée dans un manteau imitation léopard, des bottes en caoutchouc, un pantalon bleu, et un chapeau de pluie où elle avait enfoui sa chevelure jaune, me fixait de ses grands yeux marrons fardés de maquillage bleu... c’était... gênant comme situation. Mais elle se délectait de mon parfum, je restais là, figée, ne pouvant pas bouger.

- Martine ! Ah te voilà Martine ! Que fais-tu ? On va te prendre pour une folle à faire ça !

- Oh les autres, toujours les autres !

Ma sauveuse, attrapa le bras de la fameuse Martine et s’en allèrent. J’étais soulagée.

Quelques jours après, je me sentais un peu seule... Mes amies étaient parties. J’étais toute seule. Tu sais ce sont des amies qui sont comme moi. Elles aiment être au même endroit, c’est plus rassurant.

Puis, nous ne parlons pas beaucoup, de temps en temps nous chantons.

Je me souviens un jour, il y avait une certaine effervescence, des bourrasques de chansons, nous nous répondions entre-nous. Puis, nous écoutions les oiseaux, et nous repartions en concerto. J’avais aimé ce moment. D’ailleurs ce n’était pas il y a si longtemps...

 

L’air est plus froid en ce moment. Et je suis toujours aussi seule...

- T’en souviens-tu ?

- Oui... quel beau souvenir.

- C’est ici que je t’ai demandé en mariage.

- Prenons le temps de nous asseoir sur le banc.

- Oh, regarde, elle se dépose à côté de nous.

Ma tête me tourne, le décor tourbillonne et virevolte, je peux me poser sur cette assise. Je reconnais ce couple... que se passe-t-il ? Il me présente leur... joli bébé dans son couffin.

- Et puis tu sais parfois c’est ainsi. Je ne saurais pas te dire quand cela s’est terminé, mais je peux te narrer le début si tu le souhaites. Tu es là à mes côtés.

Je ressens une main chaude me cajoler et me poser sur une couverture, sur ta couverture.

- Elle est belle cette feuille, n’est-ce pas mon bébé Keith ?