Jeu(x) de mains

texte n°2

 

Ce que je regarde en premier chez quelqu’un, ce sont ses mains. Sont-elles fines, élégantes, coquettes ? Sont-elles dotées de doigts boudinés, élancés, aux ongles rongés ou soigneusement entretenus ? Y lit-on la rigueur du travail manuel ou devine-t-on l’encre encore fraîche ? Montre-moi tes mains, je te dirai qui tu es.

Celles que je préfère, ce sont les mains qui caressent le clavier. Pas celui de l’ordinateur. Celui du piano. Aux longs doigts souples et effilés. Ce sont les plus gracieuses, les plus légères. Leurs mouvements sont fluides et ce qu’ils expriment est alors plus limpide.

Elles me rappellent ma mère, dans un sens. Je me souviens qu’elle avait les mains toujours chaudes et douces. Elle savait les mots pour me rassurer, me consoler, me montrer des histoires. Elle a toujours été patiente avec moi, et le contact de ses minas restera à jamais gravé en moi. Elle m’a appris l’importance des mains quand, autour de moi, on ne jurait que par la matière grise, que l’on méprisait le travail manuel.

Je me suis souvent demandé si c’était parce que nous étions intelligents que nous avions des mains, ou bien si c’était parce que nous avions des mains que nous étions intelligents. Avons-nous évolué pour avoir des mains, ou parce que nous en avions ? A mon sens, nous oublions trop souvent aujourd’hui ce qui nous rend humains, ce n’est pas seulement le volume de notre boîte crânienne. Aviez-vous remarqué que dans le mot « humain », il y a « main » ?

La main sans intelligence n’est rien. Mais l’intelligence sans la main est impuissante. La main est notre premier outil, celui qui fabrique tous les autres et les utilise pour que notre créativité s’exprime. Elle est le marteau, le pinceau et la plume. Elle manipule, touche, malaxe, compresse, déchire, rassemble, sépare… Elle joue avec notre monde, avec ce qui nous entoure. Elle interagit. Et elle tisse des liens entre les Hommes. Ne scellons-nous pas des contrats par une poignée de mains ? La main donne, prête et reprend. Elle échange, offre et vole. Et lorsque la langue se heurte à une barrière infranchissable, la main la franchit, nous affranchit.

Je ne touche jamais la main d’une personne sans sa permission. Pour moi, cela relève presque de l’intime. C’est par ce toucher que se transmettent tant d’émotions. L’amour, la tendresse, la confiance, mais aussi la haine, la violence, l’agressivité. Je pense que nous en avons peur. De cette proximité, cette vulnérabilité qui découlent de la relation physique avec autrui. Nous élevons des murs bleu et blanc ornés d’un « F » ou d’un oiseau et restons à l’abri des blessures inéluctables en noyant leur source dans une distance artificielle. Et pourtant, c’est toujours un pouce vert, bleu ou rouge qui a le pouvoir de nous plonger en dépression ou de faire de nous des stars.

La main est notre interface avec le monde depuis notre naissance. Le bébé va toucher à tout pour apprendre et découvrir. Puis il apprendra à saluer, insulter, caresser, frapper, soutenir, sauver, et les mots manqueraient bien avant d’en avoir fait la liste exhaustive. Ensuite, l’enfant grandira et on lui apprendra que « Jeux de mains, jeux de vilains », et il découvrira une nouvelle manière d’explorer le monde. Mais n’oublions pas cette importante dimension du toucher qui compte autant que nos quatre autres sens.

Je n’ai jamais entendu de piano et je n’en entendrai jamais. La seule mélodie qui me parvienne est l’arabesque dessinée par les mains du chef d’orchestre et l’agilité avec laquelle les doigts composent les signes et les symboles qui me servent de mots et me relient à l’humanité.

Jeux de mains, jeux d’humains.

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