Un jeu dangereux

texte n°2

 

Une chiquenaude, un roulement. Grave, métallique. Un geste brusque, un claquement sec. Le revolver est refermé, prêt à tirer. Une seule balle dans le barillet du six coups. Classique. Je le charge, l’appuie contre ma tempe. Peut-être qu’aujourd’hui… et rien. Juste un petit cliquètement. Pas de coup de feu, pas de fumée, pas de douleur, de ténèbres, rien. En soupirant, je range l’arme, ramasse mon paquetage et reprend ma route. L’été est là, il fait chaud, pas de difficulté à trouver un coin où dormir. Je pourrais même rester sur place. Mais allez savoir pourquoi, je continue de marcher. Droit devant moi. Pourquoi cette direction plutôt qu’une autre ? Et pourquoi pas ? C’est pas comme si j’avais un quelque part à rejoindre. Ou quelqu’un à retrouver.

Ah au fait, je me présente. Je m’appelle Félix, et je n’ai qu’une vague idée de mon âge actuel. Trop vague pour être intéressante. Une fois, il y a longtemps, on m’a dit que mon nom signifiait « bien chanceux » en latin. Si le sens d’un nom doit avoir une influence sur la vie ou le caractère de celui qui le porte, laissez-moi vous dire que franchement, je me suis fait arnaquer. Si la chance m’avait souri, j’en serais pas là. Et pourtant, c’est pas faute de l’avoir tentée. Tous les matins, depuis ce que je pense être des années (je m’en moque trop pour tenir un compte), je la joue. Et les probabilités ne sont pas horribles. Une chance sur six. Bon, c’est vrai, c’est pas la joie niveau statistiques et équilibre, mais quand même ! Ce n’est pas non plus la mer à boire.

Et pourtant, malgré des dizaines et des dizaines de tentatives, rien. Juste une journée de plus à vivre, sur ce champ de ruines. C’est le marché. Soit je gagne, et je rentre mes chevaux à l’écurie, soit c’est reparti pour un tour, pour un jour. Je ne sais pas avec qui j’ai conclu ce marché. Avec Dieu peut-être ? Un petit pari avec le Tout-Puissant, pour donner un sens à cette vie. Oui, ce serait pas mal. Avant tout ça, je me disais volontiers athée, riant de la foi absurde et aveugle des croyants, leur balançant à la figure tous les crimes de toutes les religions, raillant dogmes et discours. Mais maintenant que je suis seul… j’ai plus personne de qui me moquer. Et plus personne avec qui parier. Sauf avec Dieu, l’invisible et muet, Tout-Puissant. Et en plus, je crois qu’il est aussi sourd.

Je me pose dans les restes de ce que je suppose être une station-service, trouve trois conserves encore bonnes, une cannette de bière. Ça va bien. J’avale ce repas, me décrasse un peu, puis m’endors. Peut-être que demain, je la gagnerai, cette foutue partie.

 

Je suis réveillé par le soleil. J’ai la gorge sèche, la bouche pâteuse. Qu’importe. Je me lève, m’empare de mon colt, m’assois sur un bloc de béton, fais mon petit manège et tire. Rien. Toujours rien. Je soupire un juron, range l’arme et m’occupe de mes affaires. Le jeu est toujours la première chose que je fais. Si un jour je gagne, le reste n’aura servi à rien.

Je ne me sers du revolver que pour ça. Pour les bêtes sauvages qui ont survécu, j’ai un fusil à pompe. Mais ça fait longtemps que je ne m’en suis pas servi. Même les animaux ne croisent plus ma route chaotique.

J’ai trouvé le colt quelques semaines après que les bombes sont tombées. Tous mes proches avaient disparu, mais je n’étais pas encore vraiment seul. Il y avait encore des gens, qui se battaient pour un oui pour un non. « Est ce qu’ils avaient prévu tout ça ? » Les politiciens, les militaires, les gouvernements… Au départ, c’était pour la réponse à cette question qu’on se battait. Après, c’était plus que pour la nourriture. Et ensuite… je ne sais pas. Ça fait des lustres que je n’ai croisé personne. Peut-être que je suis le dernier humain vivant sur Terre. C’est probable. Mais je ne parierais pas dessus. Ce serait dangereux. J’ai beau tenter de me suicider chaque matin, je prendrais assez mal l’idée que quelqu’un d’autre me tue. C’est absurde. La mort reste la mort. Mais c’est comme ça. Si c’est moi qui le fais, c’est moi qui gagne le jeu, moi qui l’emporte sur ce divin hasard qui n’a de cesse de me maintenir dans une existence où je n’ai plus rien à perdre, à part ce petit jeu quotidien. Alors que si c’est un élément extérieur qui a raison de moi, je perds quand même. Et j’aurais perdu sur toute la ligne.

 

Quand j’ai pris ce revolver sur le cadavre d’un brigand, à moitié dévoré par ses chiens, je n’avais jamais touché une arme de ma vie. J’étais jeune, et désespéré par les pertes que je venais de subir. Qu’on venait tous de subir. La partie d’échec international s’était muée en partie de poker. Un jeu plus excitant, plus dangereux. « Tapis », on avait dit, d’un côté comme de l’autre. Tapis de bombes. Elles étaient tombées, avaient détruit la mise. Tout le monde avait perdu. À l’époque, je n’avais pas encore l’idée de jouer. Je saisis le colt, le pointai sur mon crâne et tirai. Rien. J’ai appuyé une deuxième fois sur la détente. Toujours rien. Paniqué, j’écartai le canon de ma tempe, et ouvris le barillet. Il ne restait plus qu’une balle. Le prochain coup m’aurait tué. Pourquoi n’ai-je pas continué ? Aucune idée. Peut-être parce que sur le coup ça m’a fait rire. Et quand on rit, on se sent un peu joueur.

Petit à petit, alors que je survivais à chaque partie, j’ai mis en place les règles du jeu, et les enjeux. Un coup par jour. Tu perds, tu vis. Tu gagnes, tu meurs.

 

C’est un jeu dangereux que celui où il faut mourir pour gagner. Dangereux pour sa vie, ou pour sa santé mentale. On perd l’un ou l’autre. Ça vous tente, une petite partie ?

 

Marine Haurillon

 

 

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