Naufrage

texte n°1 : Fondation

par Seb Danielo

 

 

C’est la Fin. Les derniers voyants du tableau de bord jettent une lueur moribonde. Des rouges ternes, des oranges clignotants. Il n’y a plus aucun système qui fonctionne correctement depuis belle lurette. Ils ont échoué. Il ne reste presque plus rien du glorieux vaisseau qui a appareillé de Proxima du Centaure. Malgré la pluie battante, le jour du départ s’était déroulé sous de bons auspices. Ils avaient quitté l’astroport dans un rugissement prometteur, les moteurs irradiant de puissance, la fière proue se guidant aussi précisément qu’un scalpel, ignorant les violents caprices de la météo. Ils avaient quitté leur système solaire confortablement propulsés par les réacteurs dont le feulement était couvert par les cris joyeux des passagers.

Il ne restait rien de tout ça aujourd’hui. Les moteurs s’étaient éteints les uns après les autres, la coque avait subi plus d’avaries qu’elle n’en pouvait subir, et les systèmes de survie tentaient d’assurer d’abord la leur avant celle des occupants. Quelqu’un fit irruption sur le pont de commandement.

— Père, il faut qu’on parle. On vient de finir de condamner la coursive ouest. Toute la section de cale J-22 est inutilisable. Les verrous magnétiques sont H.S. ! On a été obligés de souder ces saloperies de portes ! Les souder ! À la main, bordel ! Il y a plus un putain de système qui marche dans cette connerie d’épave ! Quelle idée à la con d’aller aussi loin, on n’avait pas du tout les moyens ! T’as été putain de trop arrogant, mais t’es bien trop fier pour oser le reconnaître…

Bien que la diatribe continue, le capitaine n’y accorde plus aucune importance. Il a déjà eu cette conversation avec son second de fils plus d’une dizaine de fois. Une vieille maxime de son pays lui revient en mémoire : l’autorail de tes injures flotte sur le champ magnétique de mon indifférence. Son regard erre d’un écran à l’autre, quand une flèche clignotante attire son attention : un système solaire viable. Secouant son apathie, il se penche sur l’écran et commence à faire défiler les informations. La console scintille, clignote puis s’éteint définitivement dans une odeur de brûlé. Il se retourne vers son fils qui, intrigué, essayait de lire par-dessus son épaule. Lorsqu’il voit la lueur briller dans l’œil de son père, il recule en secouant la tête.

— Nononononononon ! Ça n’était pas une opportunité ! On n’a pas assez de relevés, on ne peut rien tenter…

— C’est notre dernière chance ! Le vaisseau est moribond, nous ne pouvons pas aller plus loin ! Nous devons essayer, quoiqu’il en coûte !

— Mais c’est de la folie ! L’atmosphère n’est peut-être pas respirable !

— C’est toujours mieux que de mourir dans l’espace ! Et c’est encore moi le capitaine ! C’est moi qui décide, lieutenant ! Exécution !

 

Les flammes entourent la proue du vaisseau. La dernière poussée des réacteurs a vidé les maigres réserves d’énergie, et il ne reste plus rien pour ralentir la chute dans l’atmosphère. Les vibrations sont de plus en plus intenses, les craquements se succèdent sans discontinuer et de plus en plus d’éléments sautent et tombent de leurs logements pour former des tas de ferraille et de verre soubresautant d’un bout à l’autre du pont. Les dérives de manœuvre fondent les unes après les autres : le vaisseau n’est plus qu’une énorme météorite fonçant vers la surface de la planète. Après un dernier coup d’œil, le capitaine quitte son poste et rejoint l’ensemble des passagers dans la section arrière, où tout le monde espère survivre au crash.

 

Les passagers sortent deux par deux de l’enchevêtrement métallique qui affleure à peine de la terre. L’impact a été énorme, et une brume de terre vaporisée stagne dans l’air, obscurcissant le ciel et faisant tousser le capitaine à n’en plus finir.

— Au moins, l’atmosphère est viable, ironise le second.

— Plus que de dire des conneries – koff, koff, parle-moi plutôt du résultat de tes relevés.

— L’atmosphère est viable, et semblable à la nôtre.

— Des autochtones ?

— La planète est majoritairement habitée par d’immenses reptiles à l’aspect plutôt effrayant, mais rien que nous ne pourrons affronter. Leur métabolisme est en réalité plutôt fragile, et ils pourraient ne pas résister au changement climatique dû à l’impact.

— Un changement durable ?

— Quelques hivers rudes dus à la poussière rejetée dans l’atmosphère, mais les reptiles à sang froid y réagissent mal.

— Bon, tant pis. On s’occupe de notre écosystème avant l’autochtone. Allons voir ta mère.

Ils s’approchent de la femme qui supervise le débarquement.

— Alors, comment ça se passe ?

— Pas terrible, l’impact a laissé des traces.

— Des pertes ?

— Oui. Le couple de dragons, la licorne mâle, les deux gobelins, le yéti femelle et la manticore femelle. C’est la merde, Noé, la vraie merde, mais on devrait pouvoir s’en sortir ici. C’est où ici, d’ailleurs ? Comment on va l’appeler, cette planète ?

Noé regarde autour de lui, autour des débris du V.S.I. « Arche ». Des monticules de terre repoussés par l’impact, une atmosphère saturée de particules…

— On va l’appeler « la Terre », on dirait qu’il n’y a que ça, ici…

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