1ère Place - Il n'est jamais venu

Ce que j'entends sous mon chêne

par Sapiwette

 

Ce jour-là, je m’en souviens bien, j’avais les mains crispées sur ma couverture, et je regardais les gens défiler dans ma chambre. J'étais un peu confuse, tout ce monde qui tout à coup se souvenait de mon existence…

La couverture était jaune, et les murs blancs. Les gens, eux, étaient de toutes les couleurs, et ça ne m’aidait pas à garder mon calme. Plus ils traversaient la pièce, restant un instant, me parlant de choses sans intérêt comme les notes de leur enfant, la patte cassée de leur chien… et plus je sentais l’angoisse monter. Petit à petit, je prenais conscience de ce qui se passait.

Ce jour-là, je m’en souviens, c’est le jour où je suis morte.

Les médecins l’avaient dit : je n’allais pas passer la nuit. Alors la nouvelle s’est répandue, et tous mes proches se sont précipités à mon chevet. Comme s’ils voulaient être sûrs, comme s’ils voulaient voir ma dernière page se tourner. « J’étais là », diront-ils à leurs collègues, à leurs amis, « j’étais là le jour où elle est morte, où elle est partie je veux dire. Quand même, ça compte ? » Et je me souviens les infirmières attendries de voir tant de gens venus voir la pauvre mourante ; ne sachant pas que « pauvre », j’étais loin de l’être. Et que c’était bien pour ça qu’ils venaient me voir.

Ces mêmes infirmières avaient tenté de me réconforter. Elles m’avaient dit « vous verrez, je suis certaine qu’un ange viendra vous chercher. Il sera grand, il sera beau et fort, et il vous prendra dans ses bras… » et je me suis demandée si elles parlaient d’un ange ou d’un acteur hollywoodien. Vers la fin de la journée, un de mes petits-fils est venu me voir. Il m’a donné sa version des choses :

« Tu sais, mamie, ce ne sera pas un ange qui viendra te chercher. Ce sera un grand bonhomme encapuchonné de noir. Il fera ça vite fait, tu auras à peine le temps de comprendre ce qui se passe. »

Ce discours, noyé au milieu des jérémiades de mes descendants, m’avait étrangement apaisée. J’aspirais à cette fin rapide, à ce que cette interminable journée et son défilé d’hypocrites s’achève enfin. J4aspirais au repos, au vide. J’aspirais au néant. Alors j’attendis.

La nuit, la fatidique nuit tomba, et l’hôpital sombra dans une douce obscurité. Les heures s’égrenaient dans le silence de ma chambre, ponctuées seulement des bips des machines que j’avais appris à connaître et à ignorer.

J’attendais.

Je me sentais prête, enfin, à accueillir le messager de la mort quel qu’il soit ; j’étais en paix, tout simplement. Les yeux fermés, je me laissais bercer par les discussions lointaines des infirmiers, par les allées et venues du chariot dans le couloir. J’entendais les chuchotements sur le pas de ma porte, ils attendaient tout comme moi que ma dernière nuit prenne fin, que le squelette et sa faux viennent me prendre.

Mais il n’est jamais venu.

Au fil de la nuit, j’ai petit à petit perdu contact avec mon corps frêle de vieille femme. Mes sensations s’étaient comme évanouies. J’étais toujours là, consciente dans le silence et dans le noir, attendant patiemment. Et puis, au petit jour, j’étais toujours là. À un détail près : je ne pouvais plus ouvrir les yeux. Ni les bouger. Ni bouger quoi que ce soit d’autre, d’ailleurs.

Les médecins m’ont déclarée morte à 7h47 du matin. Et pourtant, j’étais toujours là.

Deux jours se sont succédé, pendant lesquels ils ont remis mon corps aux pompes funèbres, où une jeune fille s’est empressée de le préparer pour ma dernière cérémonie. Pendant qu’elle me maquillait, elle s’extasiait sur la douceur de ma peau et l’éclat de ms cheveux. Je crois bien que ce furent les seuls compliments sincères que j’ai pu recevoir durant mes dernières années.

On m’a incinérée. Toute ma famille était là, ou du moins c’est ce que le boucan dans l’église m’a laissé comprendre. Ils se sont disputé un bon moment, arguant que des bons chrétiens ne pouvaient pas décemment faire brûler leur aïeule. Mais ils n’ont pas eu le choix : c’était dans mon testament.

Je n’ai rien ressenti, j’ai juste entendu les flammes m’entourer et me réduire en cendres. Ils m’ont mises dans un bocal, dans lequel les sons résonnaient.

Et puis, enfin, ils m’ont mise sous un arbre, un chêne centenaire au fond de mon jardin. J’y suis toujours, cela doit faire trois ans. Deux de mes petits-enfants viennent souvent jouer au pied du chêne, ils sont là aujourd’hui. Mais j’entends leur mère les appeler, je crois qu’ils s’en vont.

 

Ils reviendront demain.

 

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