feuille morte

texte n°1 : La Couleur du souvenir

par Jessica Lefèvre

 

Ce matin est exceptionnellement doux pour un mois de novembre. Les feuilles mortes tapissent le sol. Quelques-unes d’entre elles virevoltent entre les chaises installées pour l’assemblée. Il ne pleut pas encore, il faut croire que même la météo d’automne s’est mise en stand-by pour ce jour particulier. Celui qui nous replonge quelques décennies en arrière. 

 

Si je me souviens bien, il pleuvait des cordes ce jour-là, soixante ans plus tôt, lorsque ce document, qui a changé ma vie et celle de millions d’autres, a été signé. Je peux encore sentir sur mon visage les gouttes de cette pluie drue et froide se mêler au sel de mes larmes. De joie. De soulagement. Un monde à nouveau en paix. Même s’il nous fallait tout reconstruire à partir des cendres laissées par la cruauté des hommes et les atrocités de la guerre, rien n’était alors plus précieux que ce petit bout de papier signé dans les wagons d’un train affrété spécialement pour l’occasion, par les dirigeants des pays ayant pris part au conflit. 

 

Le traité de paix. L’armistice. Le début d’une vie nouvelle. C’est ce que j’avais alors cru. 

 

J’avais perdu mon insouciance et l’innocence toute particulière de l’enfance lorsqu’ils étaient venus me chercher de force pour m’enrôler. Maman n’avait rien pu faire pour me retenir. Elle n’était pas la seule mère et déjà jeune veuve du village à devoir sacrifier son fils unique pour l’honneur et la gloire de la patrie. J’avais l’âge requis pour combattre et défendre mon pays. C’est ce que les officiers lui avaient affirmé. Ses larmes n’avaient rien changé. En l’embrassant à l’aube de mon départ, j’avais lu la crainte dans ses yeux. Celle de ne plus jamais nous revoir. Je l’avais serrée fort, elle d’habitude si forte mais si frêle en cet instant, en lui promettant que cela n’arriverait pas. Je reviendrais. Je n’avais jamais tenu d’arme dans mes mains et l’idée de devoir tuer un homme, même par temps de guerre, me terrifiait. Malgré tout, j’étais résolu à l’utiliser pour sauver ma peau, tenir ma promesse et espérer rentrer à la maison. C’était bien là ma seule raison de vivre. En est-il de plus censées lorsque les ténèbres nous entourent et le chaos prévaut sur la raison? 

 

Après quatre années passées au front, traumatisé par la noirceur des tranchées et la mort qui les avait dépeuplées, emportant avec elle mes compagnons de galère, à la fois tiraillé par cette peur d’être le prochain à passer de l’autre côté de la rive mais aussi honteux d’être toujours en vie, j’avais survécu à l’impensable. J’avais vingt ans, un regard d’un bleu vif qui avait connu l’horreur du champ de bataille, un optimisme que les tranchées n’avaient pas su m’enlever et, malgré une jambe amputée qui me laisserait infirme à vie, j’avançais timidement sur le chemin d’une liberté fraîchement retrouvée et d’un futur que j’espérais plus serein. 

 

J’avais retrouvé mon village natal, partiellement en ruines et défiguré par les attaques des nations ennemies, désormais réconciliées. Ma mère n’avait presque pas changé, quelques filaments gris avaient fait son apparition dans sa longue chevelure et des cernes sous les yeux en disaient long sur la dureté de ses conditions de vie en mon absence. J’avais tenu ma promesse. J’étais revenu, le corps mutilé et le cœur brisé par ce qui avait été et allait suivre. Comme une bombe à retardement, me prenant de court et détruisant tout sur son passage, elle s’était éteinte dans mes bras la semaine suivant mon retour. Je revois son regard enfin apaisé, son sourire serein et ses mots d’amour, doux et chauds, murmurés au creux de l’oreille, ceux-là même que je garde désormais précieusement en mémoire et qui me réchauffent le cœur quand la tristesse et la mélancolie provoquées par son absence me submergent. 

 

J’y repense aujourd’hui, alors que je tiens cette rose rouge dans ma main tremblante et toute fripée. Je repense à ce temps révolu dont tout le monde, petits et grands, se souvient mais que peu ont réellement vécu. Je suis l’un des derniers. Parfois, alors que je sombre dans un sommeil lourd duquel j’ai du mal à sortir, les séquences de ce film à l’issue tragique se recomposent et se rembobinent pour me hanter. La peur au ventre de jour comme de nuit, la promiscuité des tranchées, les longs souterrains où cohabitaient à la fois les rats, les maladies et les soldats, l’odeur de la mort, le bruit assourdissant des tirs, la sous-alimentation et la crasse, les vêtements humides vous collant en permanence à la peau, l’attente fébrile d’une lettre en provenance de ma mère, l’amitié précieuse mais fragile de mes frères d’armes qui se sont sacrifiés pour me laisser vivre, l’hôpital bondé et les râles de mes compagnons d’infortune, la douleur physique et morale engendrée par la vanité et la stupidité de l’être humain. Puis le réveil, douloureux. La fatigue. La routine. Comme si aucune de ces horreurs remontant nuit après nuit à la surface n’avait existé. 

 

Il n’est rien de plus important que le devoir de mémoire. Se souvenir du passé pour ne plus jamais le voir se répéter à nouveau. Voilà les quelques mots d’introduction du discours des officiels qui se sont réunis aujourd’hui en ce lieu historique. D’où je suis, je les vois sur l’estrade où est fièrement dressé le drapeau arborant les couleurs nationales. Les hommes importants prononçant ces belles paroles sont bien apprêtés, costume cravate et chaussures impeccablement cirées. Je ne peux m’empêcher de penser qu’il s’agit là de mots convenus et malheureusement bien creux. Car l’homme a-t-il réellement changé au fil des années ? En constante évolution et souvent doté d’un égocentrisme disproportionné, dans sa quête d’absolu et sa soif de conquêtes, l’homme moderne a la mémoire bien courte. Il ne retient que très rarement les leçons d’un passé scabreux et d’une histoire conflictuelle. Si bien qu’il est logique que cette dernière se répète à nouveau. Avec tous les dommages collatéraux que l’on connaît. 

 

Ainsi, à peine trente années après avoir célébré en grande pompe une paix relative et retrouvée, ce fut le retour aux armes. La haine, insidieuse et propre à la nature humaine, avait à nouveau triomphé pour tous nous faire basculer vers les ténèbres. C’est la raison pour laquelle je suis là aujourd’hui, assis au premier rang de cette cérémonie commémorative. Je célèbre moi aussi l’anniversaire de la fin du second conflit mondial. La tristesse me submerge, je ne suis qu’un vieillard brisé qui vient déposer une rose sur une des tombes du cimetière militaire, afin de rouvrir une ancienne blessure qui n’a jamais vraiment pu cicatriser. 

 

Tout le monde se tait afin de respecter la minute de silence réglementaire. Les larmes coulent sur les joues des plus émus dont je fais partie. La cérémonie touche à sa fin, ma vue se brouille, les souvenirs et ma peine s’entremêlent. On me fait un signe discret. C’est à moi de m’avancer pour déposer la fleur que je tiens dans ma main. Je sens mon fauteuil roulant s’avancer dans l’allée et les regards de l’assemblée tournés dans ma direction. Le silence est de mise en signe de respect. Arrivé à hauteur de la stèle, mes mains se mettent à trembler. Mon cœur se fait lourd. Mes sanglots restent coincés dans ma gorge. Je ne peux prononcer un seul mot. Et pourtant, j’en aurais des choses à lui dire. Des mots doux et chauds, les mêmes que ma mère m’avait chuchotés à l’oreille avant son départ de l’autre côté, et que j’aurais moi aussi aimé lui souffler avant le sien. Car cela n’aurait pas dû se passer de cette façon. Jamais je n’aurais pu imaginer un tel coup du destin. 

 

Alors que je dépose la rose rouge, couleur du souvenir, du sang, de la guerre mais aussi de l’amour par-delà la mort, sur la stèle, une fine pluie se met à tomber. Elle se dépose, parmi les feuilles mortes, sur chacune des lettres gravées sur le marbre, se mêlant au sel de mes larmes, afin de rendre hommage à ce jeune homme d’à peine dix-sept ans, enrôlé de force comme moi pour servir sa patrie dans un second conflit qui le dépassait et duquel il n’est jamais revenu. Mon fils.