Le duel

texte n°1

 

 

Jusqu’alors, jusqu’à aujourd’hui, la piste n’avait jamais refroidi.

Et les dieux savent pourtant à quel point j’en avais bavé de Léal jusqu’à Thuynell ; un si merveilleux périple… Et de la mauvaise compagnie jusqu’à plus soif. Les pirates, les chameaux, les marins en mal de cabotage, les moustiques, le désert, les dunes. Et le mal à dos de dromadaire, certes l’animal a pourtant la démarche souple et chaloupée, mais c’est quelque chose de trôner à leur sommet et de réussir à garder en dedans ses tripes quand on a pas l’habitude. Et. Malgré le temps cruel et la maladie, la disette, son sillage ne s’était jamais perdu.

Elle, c’était Judith. Mon amour, ma compagne, ma complice. Nous écumions les quartiers de Léal à la pointe de nos épées, soldant des comptes entre vieux ennemis, allant du plus offrant au encore plus offrant. Vous préféreriez ne pas savoir à quel point on avait bourlingué pour en arriver là ; chacun avec son passé sombre comme une cape lourde et obscure. C’est au fil de nos lames, de nos lames liées, que nous comptions bien trancher le fil de nos encombrants souvenirs, conquérir l’avenir, nous installer confortablement dans la chaleur d’un bonheur qui ne nous était pas promis. Nous étions arrivés au plus beau des âges, celui où le temps s’arrête… rien n’existait que la tiédeur confortable du présent. Dans un tourbillon incessant, nous passions de nos agiles étreintes sur le champ d’honneur à celles plus enflammées sur le matelas de notre foyer. Je me souviens le rire que lui donnait le bon vin, je me souviens de ses mains fines et rugueuses, je me souviens de sa voix grave mâtinée d’un accent chantant.

Nous nous croyions si invulnérables. Que le destin, ça n’atteignait que les cons. Ou les faibles.

 

Les gars de Thuynell descendaient tout le long de la Côte Pourpre et marchandaient leur négoce dans les villes où ils avaient établi leurs comptoirs. Ils attendaient cependant d’accoster à Léal – Léal et ses lois tolérantes (surtout quand il s’agissait de profits) – à Léal donc, que leurs vraies affaires commençaient. Négriers et marchands de gladiateurs s’en donnaient à cœur-joie. Ils clairsemaient les rangs de la misère de nos rues, prenaient quasiment sans y regarder les marmots trop seuls, les femmes exposées.

Les femmes exposées…

 

Judith n’était ni femme faible ni femme exposée. Des bruits qui me remontèrent après coup, ils s’y étaient mis à quatre pour la rafler, et elle en avait amoché deux sévère avant de baisser les armes. Ils prirent tellement de coups qu’ils durent quitter la ville le soir même laissant leurs blessés sur place. Je les retrouvai, les charognes. Je me souviens des glapissements étouffés du premier, des larmes du second. Je les travaillais proprement. C’était là ma meilleure vengeance, rester chirurgical et précis sans laisser ma main trembler alors que mon âme s’était effondré. À leur souffrance physique s’ajoutait leur douleur mentale : il n’y avait qu’à voir leurs regards sur ma face. Mon visage… Je sentais couler des larmes de leur sang sur mes joues. Ils prirent leur temps, mais finirent par tout me cracher. Surtout le nom de leur receleur à Thuynell : le négrier Cœur-Blanc. Un type influent de là-bas, son nom se murmurait sur beaucoup trop de lèvres, à l’approche des élections du tyran local. Un nom. C’était tout ce qu’il fallait à un spadassin de ma trempe.

 

Le soir, rincé au sang ennemi, épuisé. Je me sentais la rouerie et la détermination d’un vieux sanglier blessé. Ce fut pendant mes ablutions que Judith vint me visiter. Ma belle avait quelques talents d’oracle et il lui arrivait de franchir les lieux pour matérialiser des reflets. Elle m’apparut dans le miroir de notre foyer. Ma belle était si belle, même sans ses reflets d’oracle. Je caressai tendrement le verre poli, comme si, par miracle, sa chaleur viendrait jusqu’à moi. Elle sourit tendrement, tristement – sans doute était-elle en train de dormir, enchaînée à d’autres latitudes.

 

« Ne viens pas. » me dit-elle dans un murmure inquiet.

 

Dès le lendemain, je prenais le premier navire en partance pour Thuynell.

Sa trace n’avait jamais disparu. Ni en mon esprit, ni dans les faits. Mais ce soir était soir de carnaval.

 

Thuynell a fonctionnement étrange. On y « élit » un tyran tous les quatre ans. Pendant la campagne électorale, chaque prétendant y balance de sa générosité pour régaler le citoyen. Dès la descente de la bocasse qui m’avait amené, ma peau s’illumina de lueurs sanguines et bleutées jetées des feux d’artifices grimpant si haut à en concurrencer les étoiles. Pendant dix jours j’avais subi le poisson et la mer en tous leurs états. Je redécouvrais avec joie l’odeur des fleurs jetées par paniers entiers des fenêtres, le goût sucré et brûlant de la brioche, la satisfaction du bon vin gratuit. J’étais sur mes gardes pourtant. Durant le voyage, je m’étais affûté, je me croyais prêt. Mais le charivari était plus fort. Il aspira ma détermination, ma force, mon esprit, mon âme. Je perdis mon premier duel.

 

Très vite, trop vite ivre, je me laissais emporter par la foule plus forte que la houle. On me dépouilla – sauf mon épée et mon poignard – on me rhabilla, la ville entière conspirait à ma métamorphose. De rues en ruelles, je pénétrai dans un palais.

 

« Il n’y a ni maître ni esclave. Le sage est le fou, le guerrier est l’enfant. Ne te laisse pas abuser par les apparences. »

 

La voix de Judith résonna dans mon crâne. D’ordinaire elle passait toujours par les miroirs. J’ignorais à quel point cet avertissement était réel, si mon esprit ne le fantasmait pas. J’entrai quand même sans prudence.

Ici l’ambiance était plus calme mais non sans moins de folie. Les corps tournoyaient au rythme endiablé d’un claironnant orchestre. Des gars habillés en serviteurs – mais étaient-ils de vrais domestiques sous les masques ? – passaient de cavalier en cavalier pour servir du vin.

« Danserons-nous ? »

 

Mon cœur rata un battement. Elle était là, tiède et frémissante. Le masque ne suffisait pas, je connaissais tous les autres détails. Les mots explosèrent en myriades de syllabes dans ma tête, ces syllabes me restèrent coincées en gorge. Il y avait tout à dire, et rien à la fois. Elle était belle. Un corsage serré raffermissait sa poitrine triomphante, sa robe était de noir liseré de blanc et d’or, de la dentelle descendait sur ses mains. Gauche, infiniment gauche, mes mains montèrent vers ma bien-aimée. Je le sentis même si j’en avais la prescience inconsciente. C’était elle, et ce n’était pas elle. Pas tout à fait. Il y avait des miroirs tout le tour de la pièce, suffisamment pour qu’en catalysant ces dizaines de flux polariseurs elle arrive à donner corps à son oracle. Elle trembla en se réfugiant contre ma poitrine battante.

 

« Tu n’aurais pas dû venir. »

 

Ses lèvres gourmandes, ses dents incisives me marquèrent d’un baiser de passion suave. Et elle se dissipa entre mes bras.

 

Je ne me souviens plus du reste de la nuit.

 

Le carnaval et les retrouvailles m’avaient battu en brèche avant même que je m’occupe à retrouver mon négrier. Ce fut lui qui me trouva d’ailleurs (je perdis là mon deuxième duel). Il envoya toute une meute de ses gars me ramasser, me tanner un peu le cuir et me plonger dans l’eau pour faire bonne mesure. Je n’étais guère mieux loti que rat crotté quand on m’amena voir sa Magnificence.

Le type était de stature moyenne, ni vraiment le dirigeant ni le charme d’un commercial. Mais il avait l’œil vif et un sale éclat calculateur y luisait et dégoulinait sur son sourire.

 

« Je sais ce que tu veux. Je te connais, spadassin. Épargnons-nous les présentations. »

 

Droit au but, le salaud !

 

« Qu’attendez-vous de moi ?

— Ce que tu fais de mieux, mon petit. Te battre. Et je vais te rétribuer de cette esclave. Je te promets que tu la retrouveras. »

 

J’acceptai. Le désespoir avait fait fuir ma prudence la plus élémentaire. Et je perdis mon troisième duel.

 

 

Le saligaud n’avait jamais parlé d’arène. Enfermé dans mon cachot d’avant-combat, cuirassé comme il se doit avec le casque comme un masque, je répétai ma routine. Vérifier l’équilibre de ma rapière, ajuster avec ma pierre à aiguiser, vérifier encore, recommencer jusqu’à être satisfait. J’allais me battre, j’allais vaincre, j’allais récupérer ma belle. Quand ma cage me relâcha, j’étais enfin redevenu moi-même.

 

Les clameurs m’assourdirent, le soleil sur le sable blanc m’aveugla. Il n’y avait qu’un seul adversaire ici. Je fis un pas en sa direction, il fit de même, je réclamai pour moi des acclamations, il m’imita. Je défouraillai. Il tira sa rapière. À l’abri de mon casque, une goutte de sueur inquiète perla à mon front.
Je connaissais cette arme.

Par contre, le négrier, plus de trace de lui. Je ne le revis jamais. Mais je pouvais me l’imaginer, lui et sa bedaine, sa grimace sadique. Par contre, je l’entendis bien fort.

 

« Thuynell, pour ta joie, Cœur-Blanc t’offre les amants maudits. »

 

Par ce spectacle, par sa mise en scène, le bâtard serait certainement élu. Un regard échappé vers les étages et je perçus l’éclat des arquebuses pointées vers nous au cas-où nous ne serions pas assez dociles. Je paniquai, mes mains s’inondaient de moiteur.

 

« Danserons-nous ? »

 

Alors dans nos vaines tentatives de chercher cette échappatoire qui ne venait pas, je remarquai un autre reflet dans la foule. Quelqu’un avait tourné un miroir vers le sable. Vers nous. Peut-être y en avait-il d’autres ?

En me raccrochant à ce trop mince espoir, je raffermis ma prise sur mon épée. En deux pas, j’étais sur elle…

 

Perdis-je mon quatrième duel ?

 

 

 

Guillaume Roussel

 

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